Chronique Internet

Atypique Vitalik

d'Lëtzebuerger Land du 26.10.2018

L’univers de la blockchain et des cryptodevises est un curieux mélange, hétérogène s’il en est. S’y côtoient des cracks, des illuminés, des startuppers, des traders, tous plus ou moins obsédés par le potentiel la technologie, que ce soit pour transformer l’économie ou la société ou pour gagner rapidement des mille et des cents. On y trouve aussi des représentants corporate de l’économie classique, détachés par leur états-major ne rien rater de cette nouvelle frontière, des banquiers et des investisseurs à l’affût de placements innovants et prometteurs. Dans cette jungle bigarrée, une personnalité qui sort du lot depuis plusieurs années et suscite l’admiration de pratiquement toutes les personnes impliquées est Vitalik Buterin. C’est lui qui a imaginé et créé Ethereum, le projet qui talonne Bitcoin par sa valorisation et surtout par son importance en tant que pivot d’une grande partie des projets liés à la blockchain.

C’est une litote de dire que Vitalik Buterin est atypique. Dans un long article consacré aux acteurs les plus en vue de cette scène presqu’exclusivement masculine, Nick Paumgarten du New Yorker le décrit comme son « roi-philosphe semi-réticent », âgé de 24 ans, grand et très maigre, avec des doigts longs et toujours en mouvement, des traits acérés d’elfe. Ses yeux d’un bleu éclatant ne croisent que rarement ceux de ses interlocuteurs mais transmettent alors « une profondeur et une chaleur inattendue par rapport à la cadence plate, robotique et le ton de son discours ». Peu conventionnel dans ses échanges, pète-sec, il admet d’emblée, lors de l’interview accordée à Paumgarten en marge d’une rencontre crypto à Montréal, ne pas avoir la personnalité du CEO déterminé, ambitieux et désireux de gagner à tout prix que vénèrent les venture capitalists.

Pour un homme qui a amassé une fortune considérable grâce au succès d’Ethereum et à la valorisation de son token, l’ether (Paumgarten cite le chiffre de cent millions de dollars), Vitalik Buterin mène un train de vie remarquablement modeste, loin des Lamborghini et soirées m’as-tu-vu arrosées qui sont devenues le symbole de la frange « get-rich-quick » du milieu crypto. « Il possède peu et voyage avec peu de bagages », note l’auteur de l’article-fleuve, qui relève sa paire de baskets sans lacets, son col roulé gris, son pantalon de type survêtement. Nomade invétéré, sinophone, Vitalik Buterin circule en permanence entre le Canada, où ses parents originaires de Tchétchénie se sont installés lorsqu’il avait six ans, New York, Shanghai, San Francisco, Singapour ou Taipei, assistant à des rencontres consacrées à la blockchain sous tous ses angles, logeant la plupart du temps chez des amis.

Ces temps-ci, le sujet brûlant pour la communauté Ethereum, qui boit les paroles et les tweets de Vitalik Buterin comme parole d’évangile, est l’évolution vers un nouveau mode de fonctionnement de cette blockchain qui lui permettrait de devenir l’ébauche de système financier mondial alternatif dont rêvent les adeptes. Dans le jargon crypto, il s’agit de passer de « proof-of-work » à « proof-of-stake », ce qui accélérerait la capacité de la chaîne et lui permettre de traiter de manière fiable des milliers de transaction par seconde. Vitalik participe activement à ces recherches et à ces débats, au point que tous recueillent la moindre de ses confidences ou de ses prises de parole pour savoir quand la nouvelle architecture sera prête à l’usage. Si l’on en croit les discussions entre Buterin et Vlad Zamfir, un des contributeurs les plus en vue d’Ethereum, rapportées par Paumgarten, il reste du pain sur la planche avant cette transition. Après une conversation entre eux deux, Buterin confie au journaliste : « Lorsque les modèles deviennent excessivement compliqués, il est probablement bon d’avoir plus de temps pour essayer de les simplifier ». Mais il ne perd pas de vue sa vision générale désintéressée et altruiste, qui est bien de « contribuer à améliorer le monde mainstream » avec la blockchain et les cryptodevises.

Jean Lasar
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