De quoi l’avenir sera-t-il fait ? Deux jours aux Internet Days

Buzz, Buzz, Buzz

d'Lëtzebuerger Land vom 11.12.2015

Tous les ans, le who’s who du secteur numérique luxembourgeois fait une apparition aux Internet Days pour voir et être vu. En costume, mais sans cravate, ces hommes (dont un grand nombre a le crâne rasé, comme pour paraître plus dynamique) accumulent les cartes de visites dans le lobby et écoutent d’une oreille distraite les conférences et pitchs commerciaux (500 euros pour dix minutes) donnés dans un anglais international approximatif. Il y a quelques années, tous parlaient du gaming : les départs de Zynga et Kabam réduisirent le secteur en poussière. Puis c’était l’heure du tout-cloud – euphémisme pour : bunker de données – et du big data : les révélations de Snowden tempérèrent les enthousiasmes. En 2015, le buzz word, c’est FinTech, les nouvelles technologies appliquées à la finance.

Ce lundi, dans l’auditoire boisé de la Chambre de Commerce plein à craquer, les conférenciers s’efforçaient de propager un sentiment d’urgence, de « disruption » imminente. Le capital-risqueur Alain Rodermann faisait frémir la salle : « Quelque part, quelqu’un est en train de développer un FinTech cluster qui rendra le vôtre obsolète. » Nicolas Buck, lui, fixait une deadline de « quinze mois » (quelques minutes plus tard il l’allongera à « deux ans »), dernière chance pour prendre la vague FinTech. Or les entrepreneurs invités se plaignaient de la difficulté à convaincre les experts à s’expatrier au Grand-Duché et de la méfiance des banques. Un panéliste osa même évoquer l’impuissance des dirigeants bancaires locaux : « The big problem is that the decisions are not taken here ». Nicolas Mackel, le directeur de Luxembourg for finance, monta sur scène pour recadrer le débat. « Thank you for your brutal honesty », dit l’ancien diplomate. Et de répéter le message officiel : « Nous n’avons pas à attendre Londres, nous pouvons innover bottom-up ». Tout en calmant les banquiers : Non, il n’y aura pas d’« uberisation » du secteur financier, « nous ne parlons pas, with all due respect, de l’industrie des taxis, mais d’un secteur très complexe et très régulé ».

Nicolas Cary, le CEO de Blockchain, est un jeune homme nerveux. Il ne serait qu’à « 80 pour cent de son niveau d’énergie », rassure-t-il l’audience. Rien que la semaine dernière, il aurait pris trois vols transatlantiques. Fin août 2014, Cary a installé une antenne luxembourgeoise de sa firme, domiciliée aux Îles Vierges Britanniques auprès d’un « offshore incorporations centre ». Comme quasiment toutes les plateformes de monnaies virtuelles (BitFlyer, Ripple Labs, Bitstamp), Cary a été attiré par la perspective de gagner son certificat d’honorabilité à la CSSF, et d’entrer par la petite porte luxembourgeois sur le grand marché européen (passporting). À une audience composée de managers, de banquiers et de hauts fonctionnaires, il expose les merveilleuses opportunités de la « blockchain », le protocole sous-tendant les bitcoins, « une des technologies les plus incomprises de son temps. » Et d’ajouter : « The kids get this stuff ! »

Dans un avenir proche, promet Cary, ce protocole permettra d’opérer des milliards de micro-trans-actions gratuites, pour des montants en-dessous du centime et par des circuits en-dehors des services de paiement traditionnels (et de leurs coûts fixes). Pour les milliards d’objets connectés, des portables aux brosses à dents électriques, en passant par les compteurs intelligents et les bracelets mesurant le rythme cardiaque, la blockchain ouvrira de nouveaux modèles d’affaires, basés sur une traçabilité permanente et une marchandisation instantanée. « Vous êtes bloqué dans votre voiture automatique en plein milieu d’un bouchon, pressés, en retard pour un rendez-vous. Vous pourrez alors virer quelques centimes aux autres voitures automatisées pour qu’elles libèrent le passage. » (L’embouteillage, comme expérience radicale d’égalisation où la femme de ménage se retrouve pare-chocs contre pare-chocs avec le directeur de banque, pourra ainsi être corrigée. Quant à la question s’il n’y aurait pas de solutions politiques pour décongestionner les routes – développer les transports en commun, par exemple –, elle ne fut pas posée.) L’audience fut soufflée par la superbe du geek qui, une fois sa présentation terminée, suivra la conférence les yeux rivés sur son portable.

Habituée au repos à l’ombre des niches de souveraineté, la place financière réussira-t-elle à se muter en « hub vibrant » (autre buzz word de la conférence) de l’innovation ? D’ici 2021, les exonérations fiscales sur la propriété intellectuelle seront liées à l’endroit où se feront les recherches. Meubler une holding d’une « Madame Substance » est une chose, attirer une troupe de mathématiciens hyperspécialisés en est une autre. En matière de FinTech, le Luxembourg ne joue pas en première ligue (Londres, la Silicon Valley et New York) et pour monter en deuxième ligue (Dublin, Singapore, Hong-Kong et Tel-Aviv), il faudra surmonter quelques obstacles. « Access to venture capitalist funding is one of the weakest aspects of Luxembourg in comparison to other FinTech hubs. Unfortunately, it is also amongst the most important factors », écrivait Ekaterina Iuraga dans un mémoire de master soutenu cet été à l’Uni.lu. Un entrepreneur interrogé en marge de la conférence évoquait un « moment SES ». Soit, dit-il, le Luxembourg investira pour assurer le « kick-off » du secteur, soit il se contentera à faire du « window-dressing. »

Jeremy Rifkin avait présenté son utopie dans The Zero Marginal Cost Society (2014) : « Connecting everyone and everything in a neutral network brings the human race out of the age of privacy, a defining characteristic of modernity, and into the era of transparency. » Pour Rifkin, la sphère privée serait une notion bourgeoise, une poussiéreuse relique du XIXe siècle. Le gouvernement luxembourgeois a déroulé le tapis rouge au visionnaire auto-proclamé qui promet de « dessiner les mégatendances pour la mise en œuvre d’une économie pleinement interconnectée au Luxembourg » et de changer le pays en « living lab ». Les termes « big oil », « big tobacco » et « big pharma » sont injurieux tandis que le « big data » continue béatement d’émerveiller. Dans Le mirage numérique (2015), le chercheur (et critique le plus pertinent de la Silicon Valley) Evgeny Morozov parle d’une « industrie Téflon » enveloppée d’un discours « technocentrique » et d’une « mauvaise métaphysique ». Et de noter que « laisser Google organiser la totalité de l’information mondiale est aussi sensé que laisser Halliburton organiser la totalité du pétrole mondial ».

Il est ainsi remarquable que l’État luxembourgeois cofinance des projets privés qui, a priori, relèvent du service public. Ainsi, la start-up MyScienceWork, basée à Paris, Luxembourg et San Francisco, regroupe-t-elle plus de trente millions d’articles scientifiques accessibles en « freemium » (mi-gratuit, mi-payant). Cette plateforme, s’alimentant d’une recherche financée et produite à 90 pour cent par des institutions publiques, n’aurait-elle pas pu être assemblée par un réseau de bibliothèques ? Lorsque, en automne 2014, le Land lui avait posé la question, la CEO de MyScienceWork, Virginie Simon, avait répondu que les institutions publiques en seraient incapables, car pas assez « flexibles et innovantes ».

Imaginons : La Poste annonce que, dorénavant, tout envoi sera gratuit. En contrepartie, chaque lettre sera ouverte, lue et garnie d’une publicité adaptée, avant d’être refermée et envoyée au destinataire. L’idée paraît absurde ; pourtant, c’est ainsi que sont organisés les services privés de courrier électronique. Facebook ou Gmail ne sont donc pas « gratuits », l’utilisateur paie « by bleeding his data into their machine », comme l’a formulé un panéliste des Internet Days. Chaque scroll, click et frappe fournit une pièce supplémentaire d’un profil unique et monnayable. Des compagnies d’assurances aux chaînes de supermarchés, la tentation d’exploiter ces informations pour « optimiser » publicités, offres et taux, semble irrésistible. Morozov analyse les données comme « un instrument de domination », qui, une fois cédées, « deviennent capables de déterminer l’avenir ». Aux États-Unis, un profil numérique pourra conduire à un crédit refusé ; en Afghanistan, à une frappe de drone. Au Luxembourg, Axa et la Bâloise ont lancé un ballon d’essai en proposant des applications (« Axa Road » et « Game of Roads ») mesurant le style de conduite des jeunes conducteurs. Si les assureurs disent miser sur le « ludique », la question de l’avenir de la mutualisation des risques se posera tôt ou tard.

Selon Morozov, « la vie privée devient chère ». La transparence forcée pour les pauvres, le refuge de l’opacité pour les riches. (Le Statec vient ainsi de montrer qu’entre le niveau de protection des données et celui de l’éducation il existe une forte corrélation.) Aux Internet Days, on hume un marché lucratif, celui de la sécurité des données pour ceux qui peuvent ou veulent se la payer. Aucun des participants interrogés n’est allé jusqu’à déclarer les données personnelles comme inaliénables. Or, et en ceci la vision juridique européenne diffère de celle prévalant aux États-Unis, les données sont considérées comme la propriété de celui qui les a produites. Le sujet numérique pourra donc librement vendre son « jumeau virtuel » sur le marché, mais, pointe-t-on, en connaissance de cause, par libre choix. Suite au « Pearl Harbor de Safe Harbor » (qui autorisait le transfert de données privées aux États-Unis), les petites et moyennes firmes présentes aux Internet Days, écrasées par les monopolistes Google, Apple, Facebook et Amazon (Gafa), aperçoivent « une opportunité européenne ».

Herwig Hofmann, professeur à l’Uni.lu et avocat de Max Schrems, débarque à la conférence, auréolé de sa victoire récente devant la Cour de Justice européenne contre les accords Safe Harbor et contre Facebook, une des firmes les plus puissantes du globe. Aux Internet Days, il fut parmi les seuls à aborder la question de la protection des données sous l’angle de la réglementation étatique et comme problème politique. Les managers de l’ICT l’évoquaient en termes de marketing, de technologie ou alors de conscience des consommateurs : « La pire solution de toutes serait de laisser au gouvernement le soin de s’occuper de la protection des données », stipula le modérateur d’un panel. Si l’État était mentionné, c’était soit dans le contexte des subsides, soit des infrastructures lourdes et peu rentables sur le court-terme. « I know that nobody is coming for nothing », avait noté le Premier ministre durant son allocution.

Pour Hofmann, l’Europe devra désormais jouer pleinement la carte réglementaire et imposer les standards de protection des données les plus exigeants du monde. Ainsi, les multinationales qui voudront opérer dans plusieurs juridictions seront poussées à s’aligner sur ce standard maximal pour se prémunir d’avance contre toute insécurité juridique. « The race to the top can be a business advantage », dit-il. Pour la politique luxembourgeoise, conditionnée à miser sur une régulation permissive et des organes de surveillance anémiques, ceci équivaudrait à une révolution copernicienne (encore une).

Bernard Thomas
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