Sévices à enfants

Malédiction

d'Lëtzebuerger Land vom 19.06.2008

Les trois grenouilles guillerettes en autocollants au fond du bac à douche ont été les témoins des pires atrocités infligées à deux petites filles de trois ans. L’une d’elles a été ébouillantée au deuxième degré sur de larges parties du corps au printemps 2007. Le procès contre leur mère et le compagnon de celle-ci s’est terminé lundi dernier à la Chambre criminelle du tribunal de Luxembourg. Les juges devront trancher s’il s’agissait de sévices à enfants et de non assistance à personne en danger.

La douche chaude avait été utilisée systématiquement pour rendre propres les jumelles. Un peu comme certains dresseurs de chiens ont l’habitude de tremper la truffe des chiots dans leurs excréments pour les apprendre à ne pas faire leur besoin où il ne faut pas. Une pratique barbare contre laquelle les défenseurs des animaux ne se lassent pas de s’insurger. Les réactions sont moins résolues lorsqu’il s’agit de l’éducation des enfants. C’est une question privée de laquelle on ne se mêle pas. L’édu­cation est une affaire de famille.Or, dès le début, les signes étaient mauvais. La mère – issue d’une famille de quatre enfants –  avait 17 ans lorsqu’elle tomba enceinte. D’abord indécise, elle choisit d’avorter, mais le délai légal pour une interruption de grossesse était dépassé. C’est ce qui ressort du dossier, car pendant le procès, elle choisit le silence, refusant de répondre aux questions du président. Lorsqu’elle se sépare de son compagnon, elle est enceinte de huit mois, le père ne s’y intéressera plus par la suite.

Elle a quitté l’école après la huitième classe et a suivi une formation d’aide cuisinière. Elle perdra son job à la cantine de l’État après être tombée enceinte – elle n’avait pas encore de contrat à durée indéterminée. Les quatorze premiers mois après l’accouchement, elle les passera auprès de sa propre mère qui doit encore s’occuper de deux de ses filles mineures. Après une dispute, elle part s’installer chez un nouveau compagnon dont elle affirmera par la suite d’avoir maltraité ses enfants. Au bout de quelques mois, elle se retrouve dans un foyer avec les bébés. Elle en est rapidement exclue parce qu’el-le ne se plie pas aux règles. C’est là qu’elle rencontre son nouveau compagnon avec lequel elle aura une relation stable. Elle prend alors un appartement de deux chambres et vit du revenu minimum garanti et des allocations familiales. 

La façade était rétablie, la fille était enfin casée, elle pouvait vivre une vie paisible avec ses jumelles. Mais dès le début, l’entourage de la petite famille s’est rendu compte que la mère n’aimait pas ses enfants. Elle faisait le minimum syndical : donner à manger, à boire et au dodo. Selon les affirmations de son partenaire, il ne fallait pas l’embêter pour le reste. Les filles lui auraient fait pitié, c’est la raison pour laquelle il aurait assuré l’essentiel de leur éducation. 

Or, ce « bug » dans les relations entre une mère et ses enfants n’est pas évident dans une société qui décrète que les sentiments maternels sont une donnée naturelle, biologique et l’adoration pour les bébés inconditionnelle et absolue. Le contraire – même s’il reste l’exception – n’est pas prévu dans le système où le credo unanime est celui qu’un enfant a sa place au­près de sa mère biologique. Or, ici, c’était une erreur manifeste.

La mère se sentait dépassée, surmenée, frustrée. Elle voulait retrouver ses libertés qu’elle avait connues avant la grossesse et dont elle estimait sans doute qu’elle y avait encore droit. Les enfants étaient devenus un lourd fardeau, un boulet dont elle ne cachait pas son agacement. Surtout que son compagnon s’intéressait plus à ses enfants qu’elle-même ou à elle-même, ce qui semblait la contrarier davantage. Un sentiment de jalousie par rapport à ses propres filles n’est pas exclu. 

Elle entreprit les démarches pour faire placer les enfants en famille d’accueil. Une demande exceptionnelle pour les services sociaux, surtout que les jumelles ne donnaient pas l’impression d’avoir été délaissées. Au bout de quelques mois, ses efforts furent fructueux, les services de la Croix rouge avaient organisé le transfert vers une mère d’accueil. Selon les témoignages des personnes présentes lors du transfert, la séparation n’était pas déchirante, la mère était distante, froide. Elle refusera par la suite de revoir ses jumelles, comme le lui avaient pourtant suggéré les assistantes sociales, affirmant qu’elles ne lui manquaient pas.

Au moment de la transmission, elle avait informé les personnes prenant en charge ses filles que l’une d’entre elles était blessée et qu’il fallait soigner ses blessures. Cependant, les assistantes sociales et la mère d’accueil étaient loin d’imaginer l’étendue des blessures qu’elles allaient découvrir. Des brûlures du deuxième degré au dos, au postérieur et aux pieds, alors que la petite devait porter des souliers et des couches. L’étendue des dégâts fut telle qu’un doute gagnait rapidement les personnes présentes, surtout que le comportement des jumelles favorisait la thèse de mauvais traitements systématiques. 

La version officielle sur l’origine des brûlures était l’accident. L’enfant avait profité d’un moment d’inattention pour rentrer dans la douche dont on avait fait couler l’eau chaude pour chauffer la salle de bains. Elle s’était alors brûlée. Cette version a été maintenue jusqu’à la fin du procès par le compagnon de la mère qui avait été en train de préparer la sœur pour la douche au moment de l’accident. Elle n’a pas été mise en doute ni par les médecins traitants, ni par l’infirmier en charge de soigner les plaies et qui se rendait régulièrement à leur domicile. 

Or, après le signalement des services sociaux aux autorités judiciaires, la mère avouait la barbarie : que la douche chaude avait été une manière d’éduquer ses filles. Comme elle comptait les inscrire à l’école précoce, il fallait les rendre propres avant la rentrée. Le fait que les petites ne pouvaient pas toujours se contrôler avait excédé le couple d’une telle manière qu’ils décidèrent de prendre des mesures pour leur faire comprendre qu’il ne fallait plus se soulager dans le salon. Ce jour-là, l’exaspération était arrivée à un tel point qu’elle décida de faire bouillir l’eau, de remplir la cuvette de douche avant d’y tremper une des jumelles en guise de leçon. Elle affirma avoir voulu y ajouter de l’eau froide, mais qu’elle avait oublié de le faire. Après avoir constaté la gravité des blessures, les deux ont décidé d’épargner la douche à sa sœur. Ils attendront jusqu’au lendemain pour se présenter aux urgences. Cette version-là a été retenue par le ministère public.

Les agents se rendront sur place pour mesurer la température de l’eau de la douche : 56 degrés maximum. Selon un expert médical, les blessures sont telles qu’elles n’ont pas pu être provoquées simplement par un jet d’eau très chaude. Or, si c’était aussi évident, comment s’expliquer le manque de réaction du personnel soignant de l’hôpital ? La version de l’accident leur avait manifestement semblé crédible. 

De l’autre côté, l’expert psychiatre est formel pour dire que le compagnon – un ancien toxicomane qui prenait des médicaments de substitution au moment des faits – ne présente pas les traits d’une personne insensible, capable d’infliger des mauvais traitements à des enfants. Surtout qu’il a toujours été attentionné envers son propre fils qu’il visitait une fois par mois. Le comportement de la mère est par contre beaucoup plus énigmatique, surtout qu’elle a changé de version plusieurs fois en cours de route. À l’expert psychiatrique, elle confiera même vouloir récupérer ses enfants. 

Pourquoi voudrait-elle charger de la sorte son compagnon ? Le procès n’y apportera pas de réponse. La thèse des mauvais traitements systématiques est d’ailleurs corroborée par un autre indice : la sœur jumelle présente deux traces symétriques de brûlures cicatrisées derrière les oreilles. La mère avait d’abord affirmé les lui avoir infligées par une cigarette. Mais il est possible qu’il s’agisse de traces de blessures causées par un eczéma mal guéri. 

Les inculpés sont en détention provisoire depuis un an, le Parquet réclame dix ans de prison ferme. Pour certains, il s’agit ici de statuer pour l’exemple, de frapper fort pour alerter la population. Car l’entourage s’est certes posé des questions quant à l’attitude déviante de la mère, les voisins avaient aussi été les témoins de scènes et s’étaient plaints auprès de la propriétaire de l’appartement. Avec succès, car les cris avaient cessé – un gant de toilette enfoncé dans la bouche fit apparemment l’affaire. Verdict le 8 juillet. 

anne heniqui
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