En lançant très vite des discussions d’exploration en vue d’une coalition à trois, avec les socialistes et les Verts, le DP, grand gagnant des élections législatives, a pris de court la droite

La stratégie du mouvement

d'Lëtzebuerger Land du 25.10.2013

Ils savaient qu’il fallait faire vite Ne pas perdre trop de temps. Car sinon, le Premier ministre sortant, candidat tête de liste du CSV et élu avec le meilleur score du pays (55 968 voix, soit quand même plus de 20 000 de moins qu’en 2009 encore) Jean-Claude Juncker allait être désigné, le plus naturellement du monde, formateur d’un nouveau gouvernement par le grand-duc Henri en début de semaine. Car bien que le CSV ait perdu 4,36 points de pour cent des voix (à 33,68 pour cent) et trois sièges dimanche, il reste, avec 23 sièges, toujours la plus grande fraction dans la nouvelle Chambre des députés. Dès dimanche soir, les mandataires du parti, marqués par la déception et tout en avouant leur défaite, affirmèrent devant tous les micros que le parti n’était en fait que retombé sur son score historique et qu’il restait incontournable.

Or, dès dimanche soir aussi, et après le premier choc des résultats à la baisse pour les Verts (moins 1,58 point de pour cent et moins un siège à six) et pour le LSAP (moins 1,28 point de pour cent à 20,28 p.c., mais avec un nombre égal de sièges, treize ; celui qu’il a perdu dans la circonscription Sud étant contrebalancé par celui gagné au Nord, au détriment de l’ADR), par la simple arithmétique, un changement devenait soudain possible. Car le DP a fait un bon résultat, plus 3,27 points de pour cent, à 18,25 pour cent des suffrages exprimés et treize siège, soit un plus de quatre sièges (ils en avaient atteint quinze en 1999). Treize plus treize plus six égal 32... ! La voilà, la majorité tant rêvée sans le CSV. Alors quelque part dans la nuit festive de dimanche à lundi, Etienne Schneider, le candidat tête de liste du LSAP, animal politique s’il en est, et Xavier Bettel, le politicien le plus populaire dans les sondages, se sont mis d’accord que ça valait la peine d’essayer de trouver un accord pour une coalition de « modernisateurs ». Xavier Bettel, 32 064 voix (12 000 de plus qu’en 2009) en serait le nouveau Thorn – il n’a pas cessé de souligner avant les élections que Premier ministre serait le seul job qui le motiverait à quitter son bureau de maire au Knuedler –, et pour le reste, on verrait bien. Un groupe Facebook, Gambia Koalitioun Lëtzebuerg – selon la république de Gambie, située en Afrique de l’Ouest, dont le drapeau national reprend ces trois couleurs –, est discrètement lancé avant minuit.

Coalition des bonnes volontés Dès lundi, les leaders des trois partis se mettent d’accord qu’ils veulent lancer des discussions d’exploration en vue d’une coalition à trois. Elles porteraient essentiellement sur les intersections entre les trois programmes électoraux, davantage que sur le partage du pouvoir et les attributions de postes. Avec deux quadras ultra-dynamiques en locomotives et aussi bien les organisations patronales que le principal syndicat, l’OGBL, dans le dos, ce serait une coalition de la modernisation et de réformes, comme cette mythique coalition DP/ LSAP sous Gaston Thorn en 1974-79. Mais il fallait se fixer rapidement pour prendre tout le monde au dépourvu. L’annonce est faite lundi soir, après un dernier conseil de gouvernement CSV/ LSAP et après que le Premier ministre eut remis la démission du gouvernement au grand-duc. Lorsque le chef d’État reçoit consécutivement les dirigeants de tous les partis pour un premier échange sur les élections, les trois partis lui font part de leur volonté de former ce gouvernement.

Pris au dépourvu, le CSV et ses principaux émissaires, Jean-Claude Juncker, le président Michel Wolter et le secrétaire général Laurent Zeimet, sont furieux. La guerre de positions que menait le CSV dans cette campagne électorale, celle de s’ériger en garant de la stabilité et de la continuité, est en voie d’échouer. Lundi, les opposants à une coalition à trois lancent à leur tour un groupe Facebook, Nee Merci, qui essaie de ridiculiser et de stigmatiser la coalition en voie de formation. Le pays serait désormais divisé, y lit-on, tout comme sur les forums de discussion des médias, la volonté de l’électeur bafouée. Or, si un tiers de la population a voté pour le CSV, ils sont deux tiers à ne pas avoir voté pour lui. Et 48,66 pour cent de la population ont voté pour cette majorité à trois (la précédente coalition CSV-LSAP rassemblait 59,6 pour cent des suffrages, CSV-DP en 1999 52,45 pour cent). L’argument d’un manque de légitimation démocratique ne vaut donc pas.

Tout comme l’appel à la morale que lancent les dirigeants du CSV est pour le moins étonnant : Ils ont fait la même chose dans leurs communes respectives lors des élections communales de 2011. À Bettembourg, le secrétaire général Laurent Zeimet (29,79 pour cent des voix pour le CSV) a fait une coalition à trois, avec les Verts et le DP, pour chasser l’éternel LSAP (42,38 pour cent) du pouvoir. Et à Käerjeng, le président du CSV Michel Wolter (un tiers des voix) s’est associé à deux partis minoritaires, les Verts et le BIGK (Bierger-Interessen Gemeng Käerjeng) pour également contourner le LSAP, qui avait pourtant fait le meilleur score. Les rancunes de part et d’autres sont donc profondes.

Clarifier le rôle des institutions En l’espace de 48 heures, tout avait changé, mardi soir. Les évidences qu’avaient essayé de prouver les mandataires du CSV étaient devenues désuètes. Et le grand-duc, surpris, se retrouvait pris entre le marteau et l’enclume. Que faire ? Depuis la loi sur l’euthanasie, son influence ne cesse de baisser. Alors qu’une majorité politique veut limiter son rôle à la seule représentation, dont la commission parlementaire de la Révision constitutionnelle (présidée par un député CSV, Paul-Henry Meyers) se fait l’écho dans son travail. Connaissant l’attachement de sa base électorale à la monarchie, Jean-Claude Juncker s’était soudain découvert une âme monarchiste dans la campagne et s’était érigé en défenseur de la Cour et de ses prérogatives (alors que, entre quatre yeux, son estime est bien moindre : « Je ne dis jamais rien au grand-duc qui puisse l’énerver » avait-il par exemple confié à Marco Mille lors de leur entretien qui a fuité).

En juillet encore, le grand-duc avait demandé un avis au Conseil d’État sur la marche à suivre pour la dissolution du Parlement et les élections anticipées – et était passé outre les recommandations de la haute corporation. La Constitution luxembourgeoise actuelle est silencieuse sur bien des points, dont les détails d’une procédure de dissolution ou de la formation d’un gouvernement. Le chef de l’État, désormais conseillé par un nouveau maréchal en la personne de Pierre Bley, fraîchement arrivé de son poste de directeur de l’Union des entreprises luxembourgeoises et donc probablement plutôt en faveur d’un changement de politique (si longtemps prôné par l’UEL), voulait donc faire un sans faute cette fois-ci. Très soucieux de l’état du pays et s’inspirant de la pratique belge, il a donc préféré nommer d’abord un « informateur » indépendant en la personne de Georges Ravarani, président de la Cour administrative, afin de sonder les quatre partis CSV, DP, LSAP et Déi Gréng sur leurs attitudes respectives avant de nommer un formateur du nouveau gouvernement. À l’heure où nous mettons sous presse, la nomination de Xavier Bettel en tant que formateur était probable, mais non encore effective.

Accord sur les sujets Il n’y aurait « aucun gouffre insurmontable » entre les trois programmes avaient constaté les délégations des trois partis après une première réunion préalable mardi après-midi. Ce n’est pas étonnant, puisque les différences idéologiques entre partis ont fondu comme neige au soleil ces dernières années – même avec le CSV, les divergences n’étaient plus si fondamentales sur le papier. Alors que les trois partis se voient comme modernisateurs en politique sociétale (large accord notamment sur une réduction de l’influence de l’Église catholique dans l’État), leurs différences majeures seront sociales – le DP veut introduire un « salaire social minimum formation », qui serait moins élevé que le SSM normal, ce que le LSAP ne pourrait accepter vis-à-vis de son électorat ; le LSAP et les Verts veulent appliquer l’accord salarial dans la fonction publique, alors que le DP trouve que ce n’est pas le moment de le faire en temps de crise ; les trois veulent défendre l’indexation automatique des salaires, mais avec des adaptations divergentes... Ils seront surtout attendus du côté des réformes économiques et des impôts.

Dans la douleur Mercredi soir, les comités des trois partis ont formellement avalisé leur volonté de faire cette coalition tricolore. Une fois le formateur élu, chacun désignera une délégation qui négociera avec ses pairs. Il est prévu d’avancer vite, mandatant des groupes de travail thématiques qui devront établir des consensus pour le programme de coalition. Au DP toutefois, il y a eu deux abstentions lors du vote sur l’accord de principe, dont celui de Charles Goerens, qui a par la même occasion claqué la porte de la politique nationale, se sentant isolé après avoir déclaré publiquement qu’il estimait que son parti devait aussi au moins discuter avec le CSV. Il était un des derniers dinosaures du parti, qu’il e bien servi en lui assurant son excellent score dans le Nord. Mais le changement ne peut se faire que dans la rupture.

6:6:3 ? Ce changement-ci, son retour aux manettes du pouvoir, le DP l’a préparé depuis 2004 et dans la douleur, écartant peu à peu la vieille garde des années 1990. À Xavier Bettel maintenant d’assurer une fraction du gouvernement qui puisse durer dans l’adversité d’une opposition chrétienne-sociale gonflée à bloc. Sans Charles Goerens. Les prochains élus seront Claude Meisch, le maire de Differdange (futur ministre des Finances ?), Lydie Polfer – qui pourrait tout aussi bien vouloir reprendre le rôle de maire de la capitale, qu’elle affectionne tant –, Anne Brasseur, Simone Beissel, Maggy Nagel ou encore Corinne Cahen. Les jours qui ont précédé les élections, les téléphones de plusieurs personnalités du monde économique, chefs d’entreprises ou technocrates, auraient sonné afin de leur demander s’ils seraient disponibles à entrer au gouvernement. L’hypothèse de départ pour la composition du gouvernement est d’attribuer six postes de ministres ou de secrétaires d’État à chacun des partis ayant treize sièges (DP et LSAP), et trois aux Verts. La vice-présidence du gouvernement reviendrait alors au LSAP, la plupart du temps, cette vice-présidence implique aussi le ministère des Affaires étrangères. En juillet, Etienne Schneider avait promis à Jean Asselborn que, pour le remercier de lui avoir laissé le poste de tête de liste, il lui garantirait un retour aux Affaires étrangères en cas de victoire du LSAP. Donc la continuité serait déjà assurée dans ce domaine-là. Lui-même pourrait aussi vouloir garder le ministère de l’Économie, peut-être élargi dans une sorte de super-ministère, soit les Classes moyennes ou l’Énergie.

Bien que le LSAP ait légèrement perdu en voix, Etienne Schneider aura néanmoins réussi le coup de maître de moderniser l’image du parti et de stabiliser son résultat à treize sièges – malgré l’absence de hérauts comme Mady Delvaux, Jeannot Krecké ou Ben Fayot au Centre. À lui maintenant de continuer ce grand écart entre anciens et modernes, entre les Di Bartolomeo, Asselborn et Bodry et les jeunes rigoureux qui font leur entrée au parlement. Lucien Lux, quant à lui, s’est écarté lui-même en posant sa candidature au Centre, qui est loin de son électorat traditionnellement syndical. Marqués par plusieurs luttes intestines entre l’aile gauche et l’aile droite du parti dans son histoire récente, les socialistes ont une image de querelleurs inconstants. Cette fois, le rôle de Dan Kersch, le maire de Mondercange, qui entre au parlement et est toujours parmi les contestataires les plus virulents au sein du parti, fait peur aux autres – car à 32, il faut que la majorité soit au moins fiable. Mais peut-être qu’il se décidera aussi à rester au Conseil d’État.

N’est pas jeune qui croit Paradoxalement, c’est le plus jeune parti des trois, les Verts, qui a l’air le plus usé à l’entrée de ces négociations de coalition. Déçu par son mauvais score et la perte d’un siège, on les voyait effondrés dimanche soir – et beaucoup plus confiants le lendemain. Si François Bausch a des chances assez certaines pour entrer au gouvernement, tout comme Félix Braz, élu haut la main dans le Sud, reste à voir qui serait le ou la troisième. Sachant que les Verts doivent aussi assurer une continuité personnelle au conseil échevinal de la capitale. Une femme serait la bienvenue, à voir quel sera le rôle de la présidente Sam Tanson. Le nouveau gouvernement devrait entrer en fonction d’ici décembre.

josée hansen
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