France

Durcissement de la politique migratoire

d'Lëtzebuerger Land du 19.01.2018

Le pouvoir est-il en passe de faire adopter en France la politique d’asile et d’immigration la plus dure depuis 1945 ? C’est ce qui alarme depuis un mois les traditionnelles associations de défense des migrants mais aussi, bien au-delà, des soutiens de la première heure d’Emmanuel Macron et une partie de sa majorité parlementaire.

Deux initiatives sont à l’origine de ce début de fronde. Une circulaire du 12 décembre 2017 permet désormais à des « équipes mobiles » du ministère de l’Intérieur d’aller dans les centres d’hébergement d’urgence pour y recenser les migrants. Et un projet de loi sur l’asile et l’immigration, en préparation, penche nettement vers la fermeté : raccourcissement des délais pour déposer une demande d’asile (de 120 à 90 jours) et un recours (d’un mois à deux semaines), allongement de la durée de rétention (de 45 à 90 jours) et de la durée de retenue administrative pour vérification du droit de séjour (de six à 24 heures), le tout avec une volonté affichée d’augmenter le nombre d’expulsions. En face, les mesures devant favoriser l’accueil des étrangers admis à rester sur le territoire sont minces : des titres de séjour pluriannuels pour certains réfugiés et une extension de la réunification familiale pour les frères et sœurs des mineurs.

Officiellement, il s’agit pour le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, de mieux accueillir les réfugiés et d’éloigner plus efficacement ceux qui ne le sont pas, les migrants économiques. Sauf que cette politique de tri, qui rompt avec une tradition multiséculaire d’accueil inconditionnel des étrangers en situation de détresse, suscite une contestation croissante.

L’indignation déborde largement les associations qui, comme Médecins sans frontières ou la Cimade, ont déjà saisi le Conseil d’État pour tenter de faire suspendre la circulaire du 12 décembre. Pour Patrick Weil, historien des politiques d’immigration, c’est en germe la politique la plus dure depuis 1945. Pour le Défenseur des droits, Jacques Toubon, « la volonté des pouvoirs publics actuels de considérer qu’il existe des bons et des mauvais migrants, des migrants accueillables et d’autres rejetables par une sorte de tri, est une erreur absolue ». Pour le quotidien Libération, ce « tri des migrants, Sarkozy en rêvait, Macron le fait ».

Même L’Obs, qui n’a pas ménagé avant et pendant la campagne présidentielle son soutien à Macron avec de nombreuses couvertures louangeuses, est cette fois furibard : le président fait une nouvelle fois la une du magazine, mais son visage est cerné de barbelés, avec ce titre : « Migrants. Bienvenue au pays des droits de l’Homme ». Dans ses pages, l’écrivain et prix Nobel de littérature Jean-Marie Gustave Le Clézio demande : « Comment peut-on faire le tri ? Comment distinguer ceux qui méritent l’accueil, pour des raisons politiques, et ceux qui n’en sont pas dignes ? Est-il moins grave de mourir de faim, de détresse, d’abandon, que de mourir sous les coups d’un tyran ? ».

Nombre de personnes sont, il est vrai, déboussolées. Emmanuel Macron a mené avant son accession à l’Elysée une campagne aux accents humanistes concernant l’accueil des étrangers en France. Il a même félicité Angela Merkel pour avoir « sauvé notre dignité collective en recueillant des réfugiés en détresse ». À la fin des années 1990, n’avait-il pas été l’assistant du philosophe Paul Ricoeur, pour lequel « l’hospitalité ouvre sur l’infini » ? Du reste, les mesures proposées par son ministre de l’Intérieur ne figuraient pas dans le programme présidentiel. Que doivent penser aujourd’hui les électeurs qui ont voté pour lui au deuxième tour pour faire barrage à la candidate du Front national, Marine Le Pen ?

Résultat, alors que les réformes économiques et sociales des six premiers mois du quinquennat n’ont jamais vraiment ébranlé l’unité de la majorité, cette fois elle tangue. La critique la plus en vue est venue de la députée La République en marche (LREM) Sonia Krimi. Mi-décembre, lors des questions au gouvernement à l’Assemblée, cette trentenaire franco-tunisienne a réclamé « une réforme juste et plus humaine », en regrettant notamment que « les centres de rétention deviennent des centres de détention ». D’autres députés macronistes y sont aussi allés de leurs critiques, de quoi inquiéter au plus haut niveau, à l’approche de la présentation du projet de loi en conseil des ministres en février, puis de son examen à l’Assemblée au printemps.

Fin décembre, Emmanuel Macron a d’ailleurs reculé sur un point : le concept de « pays tiers sûr » (qui aurait permis de renvoyer des demandeurs hors d’Europe sans même étudier leur dossier) a été retiré du texte en préparation. Mais pour le reste, il n’a rien cédé, le gouvernement multipliant les rencontres avec les députés de la majorité pour les convaincre du bien-fondé du projet de loi.

Politiquement, le président ne veut pas laisser d’espace critique au parti de droite Les Républicains, qui a le plus gros contingent de députés après LREM et a gardé la majorité au Sénat. Surtout, l’exécutif se targue d’avoir l’opinion derrière lui. Selon un sondage Ifop, 64 pour cent des personnes interrogées jugent « trop élevé » le rythme de l’immigration, dans un contexte où la France a connu l’an dernier un nombre record de demandes d’asile, le cap des 100 000 étant franchi pour la première fois (plus
17 pour cent par rapport à 2016).

Le pays reste pourtant extrêmement divisé, à l’image de ces femmes et de ces hommes inquiétés par la justice pour leur aide aux migrants. C’est le cas de Cédric Herrou, dans la vallée de la Roya, près la frontière franco-italienne. Ou de Martine Landry, accusée d’avoir aidé deux jeunes migrants et qui doit être jugée à Nice pour « délit de solidarité ». C’est le premier procès dans l’Hexagone d’une responsable d’Amnesty International. Mi-décembre, une « cordée solidaire » d’alpinistes a même secouru des migrants pris au piège de la neige et du froid. Face aux mesures toujours plus dissuasives à la frontière italienne, ils prennent des chemins toujours plus escarpés… et donc de plus en plus dangereux quand l’hiver est là.

Emmanuel Defouloy
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