Art en espace public

Une exposition édifiante

d'Lëtzebuerger Land du 26.10.2012

L’histoire nous a montré que l’art et la politique ne font pas toujours bon ménage. Aujourd’hui encore nous pouvons être les témoins de ce mauvais mariage reflété dans les sculptures de Javier Marín à Luxembourg. L’exposition De 3 en 3 est ce type d’exposition grandiloquente qui se balade dans certaines grandes villes du monde afin de vanter l’image d’un pays. En l’occurrence ici le Mexique. Proposée par l’ambassade du Mexique à Bruxelles et avant d’être acceptée par Xavier Bettel pour être montrée à Luxembourg, la même exposition est déjà passée par Milan, La Haye ou Bruxelles. La durée de l’exposition s’échelonne du 27 septembre au 20 novembre, couvrant l’événement populaire du mariage du couple grand-ducal.
Cette exposition a été financée par le Conseil national pour la culture et arts du Mexique, à laquelle vient s’ajouter la bagatelle d’environ 50 000 euros déboursée par la Ville de Luxembourg, et a été rendue possible par le Cercle Cité, la coordination culturelle de la Ville de Luxembourg et la BGL BNP Paribas. La production de l’événement a été confiée au curateur indépendant Hans Fellner, qui ne s’est occupé ni du choix de l’artiste ni des œuvres à exposer, mais a signé les textes de l’exposition.
Alors de quoi s’agit-il ? D’une exposition de l’artiste mexicain Javier Marín (Uruapan, 1962) dont l’art s’intéresse à l’histoire de l’humanité, et le style aux formes de la Renaissance tardive, du maniérisme et du baroque primitif européen, tout cela patiné de traditions latino-américaines, ainsi que de l’art mexicain. Loin s’en faut, l’art de Javier Marín peut être défendable, et son style monumental, pathétique et cavalier, pour ne pas dire pompier, peut trouver son public, malgré certaines maladresses techniques de traitement visibles à l’œil nu.
Mais ce qui pose davantage problème ici est le choix d’une telle exposition d’œuvres qui ne prend pas en compte le contexte luxembourgeois, ne dialogue pas avec lui, n’interagit pas avec le tissu social et ne fait pas de sens par rapport à l’environnement dans lequel elle intervient. Les œuvres de Javier Marín sont comme tombées du ciel à cinq endroits de la ville, et ne disent rien de plus que ce qu’elles sont. Elles ne s’intéressent en rien ni à l’histoire, ni à la population, ni à son identité, ni au contexte luxembourgeois qui existe bel et bien quoique complexe ! Ainsi nous sommes face à une exposition vide de sens, folklorique et populiste.
Il est encore plus étonnant qu’une telle régression artistique se produise après que les professionnels de l’art se soient battus pendant plus de dix ans pour insuffler une qualité d’art dans l’espace public contribuant à l’amélioration de la vie culturelle luxembourgeoise. Rappelons-nous d’expositions réussies qui ont su poser de vraies questions sur la société luxembourgeoise comme Luxembourg, les Luxembourgeois : consensus et passions bridées organisée par le Casino Luxembourg et le Musée de la Ville de Luxembourg (2001), Sous les ponts, le long de la rivière (2001, 2005), Transient City lors de l’année culturelle en 2007 ou Plateaux organisée par le Fonds Kirchberg (2011), ainsi que les projets d’art dans l’espace public de l’Aica au Kiosk. Cette association a même organisé un colloque sur la question de l’art dans l’espace public avec Bert Theis et Daniel Buren (2006). Ce dernier, rappelons-le, est l’auteur de l’exposition pérennisée D’un cercle à l’autre : le paysage emprunté.
Selon moi, les sculptures en acier de Bernar Venet font plus de sens en créant un rapport historique avec le siège d’ArcelorMittal et de l’Arbed sur le Rousegärtchen, que les deux anneaux de Javier Marín constitués de moulages de cadavres humains fragmentés (dont la structure grossière est inacceptable pour une sculpture dans l’espace public !). La photographie de Christian Aschman dans le kiosque de la Place de Bruxelles en dit plus long sur le contexte urbain et l’architecture luxembourgeoise que la statue de femme difforme allongée de l’artiste mexicain à l’entrée du pont Adolphe. Les neuf cavaliers symbolisant l’Apocalypse juchés sur des socles devant le siège de la BCEE n’apprennent rien ni sur la place ni sur la banque. Même chose pour les têtes décapitées dans la fontaine de la BGL, sur la Place Guillaume et dans la Kinnekswiss…
Comment une Ville peut-elle accepter et financer de telles initiatives ? Il y a pourtant au Luxembourg de bons exemples et des professionnels de l’art compétents… Et il paraît que la Ville prépare le second opus d’Art on cows (2001) pour l’été 2013, mais avec des éléphants. Excusez du peu, mais le Luxembourg n’a plus besoin de ces aberrations esthétiques !

Didier Damiani
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