Hernani

Les précieux ridicules

d'Lëtzebuerger Land du 04.07.2002

Elle voulait fuir en robe de chambre. Une belle robe de chambre en satin rouge sang - comme la passion, clin d'oeil -, sur un négligé blanc - comme son innocence de jeune femme surprotégée, re-clin d'oeil. Le rendez-vous nocturne avec son amant, le « lion de la montagne », échouera, elle voulait le suivre dans la forêt, dans une vie sauvage, obligés de fuir en permanence, car Hernani, son adulé, a été banni par le roi lui-même. 

« Ciel ! » et « je tremble ! » sont les deux exclamations que Doña Sol utilise le plus souvent ; par ailleurs, le metteur en scène Hervé Dubourjal la fait jeter les bras en l'air à tout bout de champ et marcher comme une sculpture grecque qui porterait une colonne, dans une posture fort désagréable - autant d'éléments qui rendraient cette Doña Sol complètement ridicule. 

Et pourtant, elle est le seul personnage dans toute la pièce qui ne trahisse personne et qui reste entièrement dévouée à son amant. Valérie Bodson, avec son incomparable naturel, arrive même à lui insuffler vie, à la rendre sympathique et fière, malgré tous les carcans que ce monde masculin lui impose. Dans le dernier acte, la scène finale de leur impossible nuit de noce, Valérie Bodson et Frédéric Frenay incarnent un beau couple de jeunes premiers avec une certaine légèreté, cette insouciance qui rend leur ultime rencontre touchante.

Et pourtant, par ailleurs, Hernani, la pièce d'ouverture du cinquantième Festival de Wiltz (voir aussi page 22), donnée vendredi dernier en plein air, est tout ce qu'il y a de plus détestable dans le « classique français », dans le spectacle bienséant pour le « parfait gentilhomme ». La soirée où on dormirait bien, s'il ne faisait si froid. On doit le choix de la pièce avant tout à cet interminable 200e anniversaire d'Hugo que les instituts culturels aiment à célébrer cette année par pure paresse intellectuelle, pour mieux oublier les vivants. Mais Hernani a en plus ceci de particulier que la pièce écrite en 1830 a mal vieilli, ses personnages, son discours, ses blagues, rien ne tient plus la route. Le pire étant le romantisme complètement ridicule, où tout le monde appelle tout le temps la mort de ses voeux, que ce soit le suicide ou la mort en duel. « Ciel, je tremble ! » ou « Je veux ma part de ton linceul ! »

L'hugolien national Frank Wilhelm cite, dans son texte pour le programme, la préface de l'auteur : « Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est à tout prendre [...] que le libéralisme en littérature. [...] le libéralisme littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. » Libéralisme pour libéralisme : Hervé Dubourjal joue allégrement des anachronismes et s'accorde toutes les libertés dans son adaptation, restant tantôt dans le langage classique - un crâne symbolisant la vanité, un prie-dieu pour la croyance, les costumes et certains passages de la musique -, voulant, ailleurs, provoquer, jouxtant le trône du comte ou du roi d'un deuxième « trône », un WC (« Pour bien montrer, il faut matérialiser les choses au théâtre, » estimait-il dans un entretien au Jeudi), utilisant des riffs de guitare à la Lou Reed ou faisant porter de petits drapeaux européens aux « grands d'Espagne » au son de la Neuvième de Beethoven... De petites provocations purement décoratives et gratuites car n'étant pas utilisées assez radicalement. Le décor de forteresse à la Albert Speer de Daniel Jassogne n'est pas là non-plus pour arranger les choses, des éléments mobiles comme ce miroir que les amants sont censés traverser, sont avant tout gênants car compliqués à manier. 

L'histoire ? Doña Sol a trois prétendants : son richissime oncle Don Ruy Gomes da Silva (Pierre Tabard), qui veut l'épouser, Don Carlos (Joël Zaffarano), le roi d'Espagne, futur empereur Charles Quint, et Hernani, chef farouche d'une bande de voleurs - son élu, donc. Les trois hommes vont se battre pour cette femme, avec, en toile de fond, les luttes d'influences, les ambitions politiques, les trahisons et la soif de vengeance des uns et des autres. 

Or, si ce sont bien les considérations politiques qui restent l'élément le plus intéressant de la pièce, elles se perdent un peu dans le brouhaha général. Ainsi, le beau et long monologue de Don Carlos près du tombeau de Charlemagne à Aix-la-Chappelle a-t-il été semé dans le vent froid d'une nuit de juin, au sens propre du terme. Cela sera certes redressé lors de la reprise au Capucins. Mais au-delà, la pièce ne gagnera guère en intérêt.

 

Hernani de Victor Hugo ; mise en scène par Hervé Dubourjal, assisté de Patricia Fichant ; décors et costumes : Daniel Jassogne ; avec : Frédéric Frenay (Hernani) et Valérie Bodson (Doña Sol), Joël Zaffarano, Pierre Tabard, Jean-Marc Barthélémy, Daniel Plier, Jean-Louis Maréchal, Alain Holtgen, Hervé Sogne, Jean-François Wolff et Armelle Elting ; la coproduction du Festival de Wiltz avec le Théâtre des Capucins sera reprise les 12, 13, 16, 17 et 18 décembre 2002 au Capucins.

 

josée hansen
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