Le gouvernement vient de terminer une tournée des villes et villages qui abriteront les grandes structures d’accueil pour réfugiés. Reportage de Steinfort mardi

Hiérarchie des valeurs

d'Lëtzebuerger Land vom 18.12.2015

L’ambiance de la salle du centre polyvalent Roudemer est dominée par la couleur jaune de ses murs et des panneaux qui les recouvrent. Sur une colonne centrale trônent les armoiries de la commune de Steinfort. Pouvant accueillir jusqu’à 600 personnes assises, elle sera ce soir bien remplie, quelque 250 citoyens auront passé leur soirée de mardi à cette réunion d’information du gouvernement et de la commune sur la future structure de logement provisoire pour réfugiés qui sera érigée l’année prochaine en bordure du village. L’ambiance est électrique dès le début, les représentants de la très active association Kee Containerduerf am Duerf, qui a déposé un recours administratif contre le projet le matin même, ont pris place au premier rang. Les ministres arrivent au compte-goutte, Corinne Cahen (DP), responsable du logement, de l’encadrement et de l’intégration des réfugiés, François Bausch (Les Verts), responsable de la construction de la structure, Claude Meisch (DP), en charge de la scolarisation des enfants et de l’enseignement des langues aux adultes, puis Dan Kersch (LSAP), qui, en tant que ministre de l’Intérieur, négocie avec les 105 communes du pays afin de trouver des terrains et des infra-structures qui pourraient accueillir des réfugiés. Le ministre de l’Immigration, Jean Aselborn (LSAP), qui organise la procédure d’analyse de la demande de protection internationale des demandeurs, est représenté par Sylvie Prommenschenkel, l’adjointe du directeur de l’Immigration. Une fois sur scène, ils seront quatorze personnes en tout, responsables politiques et chefs d’administration, réunis pour informer le plus complètement possible la population locale.

Le discours est rôdé, une heure de présentation par les quatre ministres, ils viennent de faire le même exercice ces derniers jours à Junglinster (le 1er décembre), à Diekirch (le 2) et la veille à Mamer. Dans chacune de ces villes, qui ont en commun d’avoir sur leur territoire des terrains appartenant à l’État assez grands pour y ériger plusieurs complexes de logements et d’infrastructures techniques (chauffage, épuration des eaux, sécurité...) pouvant accueillir en tout quelque 300 personnes chacun, d’être bien connectés aux transports en commun et aux villages mêmes, les ministres expliquèrent aussi bien la situation actuelle que ses défis.

Une situation inouïe Corinne Cahen est la voix humaniste du gouvernement. Très engagée personnellement, elle va dans les centres d’accueil existants, aux foyers Lily Unden et Don Bosco et au hall 6 de Luxexpo, où sont désormais logés les primo-arrivants, ceux qui viennent de débarquer au Luxembourg. « Allez à la rencontre de ces gens, c’est un enrichissement personnel que de leur parler ! » lance-t-elle, racontant des échanges qu’elle a pu avoir avec des familles qui venaient à peine d’arriver et n’avaient qu’un seul souci : que leurs enfants puissent être scolarisés au plus vite. Ou les discussions avec ceux qui avaient vécu la guerre chez eux et un périple dangereux pour la fuir, et qui sont tellement reconnaissants au Luxembourg de pouvoir se poser et trouver la paix, refaire leur vie. Elle cite les derniers chiffres des arrivées : 2 236 demandeurs de protection internationale ont déposé une demande cette année. C’est le même ordre de grandeur qu’en 2011 et 2012, au moment où arrivaient beaucoup de Roms de Serbie. Selon les dernières statistiques du ministère de l’Immigration, qui datent de novembre, un quart de ces demandeurs sont désormais Syriens, vingt pour cent viennent d’Iraq – et toujours 28 pour cent des pays des Balkans (Kosovo, Albanie, Monténégro, Bosnie-Herzégovine ou Serbie). En 2015, sur les 1 150 décisions prises, seulement 177 personnes (15,4 pour cent) ont eu le statut de réfugié et peuvent rester. Il faut dire que la plupart de ces dossiers de demande sont assez vieux, certains ont été déposés avant 2010, et que les Syriens arrivés depuis l’été 2015 ont plus de chances de voir leur demande aboutir, le désastre humanitaire là-bas étant désormais internationalement reconnu. « Quelle serait l’alternative à l’accueil que nous organisons ? » demande François Bausch un peu plus tard dans la soirée, exaspéré par des réactions très violentes (un citoyen français parlera même d’un ‘effet concentrationnaire’ dans les foyers et dans la région), « ces gens viennent de toute façon. Alors nous voulons résoudre cette crise avec une approche humaine ». « C’est notre devoir humanitaire de les accueillir », ajoute une femme dans le public. Les conventions internationales que le Luxembourg a signées, à commencer par celle de Genève, l’obligent d’ailleurs aussi juridiquement à le faire.

La virulence de l’opposition Steinfort est un petit village calme à la frontière belge, connu pour son boucher-traiteur qui a réussi une expansion fulgurante, ses revirements politiques lors des dernières communales (le LSAP y a fait 46 pour cent des suffrages en 2011, mais le CSV, 39 pour cent, a fait une coalition avec le DP et a eu le maire, Jean-Marie Wirth) et son ministre des Affaires étrangères qui a commencé sa carrière ici. Joé Lemmer, avocat au barreau de Luxembourg, y habite et est un des principaux opposants au projet de foyer pour réfugiés. Il est le président de l’asbl Kee Containerduerf am Duerf et milite avec tous les moyens publicistes (site internet, reportages sur RTL, distribution de dépliants toutes boîtes dans la commune...), politiques (réunions avec les responsables politiques à tous les niveaux) et juridiques (recours devant le tribunal administratif) à sa disposition. Plusieurs citoyens lui reprocheront d’ailleurs durant la soirée de mêler intérêts privés et intérêts publics – en gros, qu’il ne serait mu que par le rejet nimby (not in my backyard). Ce dont il se défendra à plusieurs reprises, insistant encore et encore qu’il n’est pas contre l’accueil des réfugiés, mais contre la taille démesurée de la structure prévue.

POS Or, pour le gouvernement, le recours à de grandes structures a au moins deux avantages. Premièrement, la limitation du nombre de telles structures permet une gestion plus rationnelle ; ici, la Caritas aura la charge du foyer, et avoir beaucoup de personnes sur place permet un encadrement plus structuré (besoins primaires, encadrement psycho-social, etc). Deuxièmement, et en amont, cela permet d’augmenter rapidement la capacité d’accueil des quelque 3 500 lits actuels d’un tiers à travers le pays. La procédure du plan d’occupation du sol (POS), introduite par la loi sur l’aménagement du territoire de 2013, permet d’avancer assez vite côté administratif : consultation publique de deux mois, étude environnementale (qui n’a vu « aucune incidence notable sur l’environnement » dans les quatre cas), demande d’autorisation de bâtir (sans devoir faire de PAG). « Le POS signifie aussi qu’il s’agit d’une responsabilité nationale, bien que les communes soient bien sûr impliquées dans le dossier, elle n’en portent ni la charge administrative, ni la responsabilité », explique François Bausch. Les dernières observations des citoyens doivent être introduites d’ici le 6 janvier 2016 auprès de la commune de Steinfort, où les plans peuvent être consultés jusqu’au 23 décembre. Joé Lemmer affirme qu’une pétition de son association a déjà recueilli plus de 500 signatures d’opposants au projet et qu’il aurait recueilli 120 observations critiques par rapport au dossier. « Et bien, moi aussi j’habite Steinfort, et j’insiste que je ne fais pas partie de ces 500 ! » s’offusque une femme pleine d’empathie pour les réfugiés sous les applaudissements d’au moins la moitié de la salle.

Provisoire François Bausch a insisté tout au long de la soirée d’information qu’il s’agit bien d’une structure provisoire, « qui ne restera que le temps que durera la crise ». Le site, il en aura besoin pour agrandir le parking park & ride juste à côté. L’État investira quelque douze millions d’euros par structure de containers, dont sept millions pour les seules infrastructures, soit une cinquantaine de millions à travers le pays. Une ligne budgétaire non-limitative a été ouverte. L’Administration des bâtiments publics, en charge de la construction, se donne beaucoup de mal à rendre le site aussi agréable et humain que possible, malgré son envergure – trois grands complexes de logements, cantine et administration – et malgré le grillage qui l’entourera (et qui fait forcément tout de suite ghetto, rien à faire). Deux aires des jeux sont ainsi prévues sur les 1,4 hectares du site de Steinfort, dont une pour le football des plus grands ; des haies doivent cacher un peu les grillages, de la peinture clinquante rendre les containers, qui seront empilés à maximum deux étages, un peu plus gais. Des images de synthèse montrent une ambiance idyllique dans les présentations.

Racisme ordinaire Or, il faut se rendre à l’évidence que malgré toutes les expériences positives invoquées par Corinne Cahen et le ministre de l’Éducation nationale Claude Meisch (« notre pays a beaucoup d’expérience à intégrer les nouveaux arrivants », rappelant aussi qu’il ne s’agit à présent que de 340 enfants à intégrer, sur une moyenne de quelque 2 000 nouveaux arrivants que l’école luxembourgeoise a l’habitude d’intégrer en une année normale), tout n’est pas si idyllique dans la population par rapport à ces foyers. Toute la soirée durant, la salle sera partagée entre les deux côtés, les pour et les contre, l’agressivité des opposants faisant parfois froid dans le dos. Entre le racisme ordinaire de ceux qui craignent une islamisation du pays et une suspicion généralisée d’un risque que des personnes radicalisées et dangereuses se trouvent parmi les futurs occupants, il n’y avait qu’un pas. « Je voudrais quand même rappeler que nous constatons une grande compréhension dans la population à travers le pays », insista le ministre de l’Intérieur Dan Kersch, regrettant par la même occasion que les communes, bien que très collaboratives en ce moment, n’aient pas construit de foyers les dernières années, lorsque la situation plus calme l’aurait permis, et ce alors même que l’État peut payer jusqu’à cent pour cent des frais.

Jusqu’à présent, le gouvernement Bettel / Schneider / Braz fait preuve d’un grand volontarisme sur la question de l’accueil des réfugiés, n’hésitant pas à faire une hiérarchie des valeurs claire entre une obligation humaniste d’un accueil aussi digne que possible de personnes persécutées et fragilisées et la protection d’une espèce de chauve-souris qui se trouverait sur le site (invoquée par l’initiative citoyenne). Et les ministres affichent leur unité et beaucoup de patience dans leur mission de médiation et d’explication face à une population qui veut visiblement surtout des réponses à ses interrogations sur ces inconnus qui deviendront leurs voisins. L’Autre fait toujours peur. Ce à quoi Corinne Cahen rétorque : « Allez donc leur parler ! »

josée hansen
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