Circonscription Nord

Atypique

d'Lëtzebuerger Land du 25.10.2013

Élections législatives 2013 : l’appel au changement traverse le pays. Tout le pays ? Pas vraiment. La circonscription électorale Nord, elle, vote pour la stabilité dans la durée. Les neuf sièges de députés y sont attribués depuis quinze ans avec une belle régularité, selon la même proportionnalité, avec une variable : quatre au CSV, deux DP, un Vert et un LSAP ; le neuvième siège migre de scrutin en scrutin. La véritable nouveauté de cette année dans le Nord est la disparition de l’ADR : de deux mandats et presque 17 pour cent des suffrages en 1999 encore, il disparaît complètement des radars cette fois-ci (des dix pour cent de 2009 à six pour cent) – et perd son siège au profit du LSAP, qui arrive ainsi, sur le plan national, à combler sa perte d’un siège dans le Sud.

C’est en y regardant de plus près que les chiffres du scrutin au Nord deviennent plus instructifs. Du côté de l’évolution de ce siège perdu de l’ADR par exemple : le Nord, c’était traditionnellement le fief de Jean-Pierre Koepp, populaire grâce à son célèbre café, et de Jean Colombera, le docteur des médecines douces, proche des gens. Koepp est mort en 2010, le deuxième siège a été perdu en 2004, et Jean Colombera a quitté le parti avec pertes et fracas l’année dernière, fondant son propre parti, le Pid (Partei fir intergral Demokratie) – qui n’a pas atteint les quatre pour cent. Jean Colombera fait un excellent score personnel (4 411 voix), dépassant même le premier de l’ADR (Jeff Engelen, 3 919 voix) – mais son Pid n’atteint guère d’adhésion de la part des électeurs (moins de 5 000 suffrages de liste, contre plus de 13 000 pour l’ADR).

Le LSAP par contre perd très légèrement en voix – 0,19 points de pour cent – mais gagne ce deuxième siège qui lui est si précieux sur le plan national, pour prouver qu’il a pu se stabiliser. Il engrange plus de suffrages de liste (plus de 27 000) que pour les deux derniers scrutins. Ses deux mandataires sortants, le ministre de l’Agriculture Romain Schneider et le député-maire de Diekirch Claude Haagen, qui avait récupéré le siège grâce à l’accession de Schneider au gouvernement, se voient plébiscités (12 389 voix, soit plus de 2 000 de plus qu’en 2009 pour le premier ; nettement moins, 7 225, pour le second, ce qui correspond toujours à une nette augmentation de son résultat personnel). Schneider avait un ministère-clé pour l’Œsling et Haagen est un peu vu comme un héros par les habitants fiers et têtus de la Nordstad pour ne pas avoir donné de suite aux injonctions de la ministre de la Culture de descendre l’âne du toit de l’église Saint Laurent. En troisième sur la liste des socialistes, Fränk Arndt, le maire du fief rouge de l’Œsling, la ville ouvrière de Wiltz, lui succède à 1 200 voix. En cas de participation du LSAP au gouvernement, il entrerait à la Chambre.

L’analyse affinée des résultats du Nord est intéressante parce que la circonscription est atypique de part son électorat. Selon le Statec (Regards sur le profil des électeurs, octobre 2013), la proportion d’électeurs dans la population totale de plus de 18 ans y est nettement plus élevée (68,9 pour cent) que dans la moyenne du pays (57,4 pour cent). À Goesdorf, 886 électeurs inscrits, sa proportion est de 85 pour cent – la commune a voté pour le CSV, à plus de 35 pour cent. Contrairement aux attentes, l’électorat au Nord est le plus jeune du pays – seulement 27,7 pour cent des électeurs ont 60 ans et plus, 35,3 pour cent ont entre 18 et 39 ans. La proportion d’électeurs qui ont un emploi (53,4 pour cent) y est la plus élevée du pays, celle des chômeurs (2,3 pour cent) la plus basse. Et bien sûr, mais ça, on s’y attendait, c’est la région des agriculteurs : 5,2 pour cent des électeurs qui travaillent sont des exploitants agricoles (contre 0,7 pour cent dans le Sud). Seulement 19,1 pour cent des électeurs ont un niveau d’éducation supérieur.

Dans le Nord, on reproche au CSV d’avoir « abandonné » aux socialistes en 2009 le portefeuille vital pour eux, celui de l’agriculture. Le CSV perd très sensiblement en suffrages, presque six points de pour cent, à 33,69 pour cent des voix. Mais peut-être que ce n’est qu’une normalisation, au niveau de 1999 plus ou moins, le résultat de 2009, presque quarante pour cent, ayant été extraordinaire. En fait, le CSV Nord peut triompher, parce que, avec une liste rajeunie, il a réussi à garder ses quatre sièges. Car avec l’extrêmement populaire Marie-Josée Jacobs, qui a quitté la politique en début d’année (plus de 18 000 voix en 2009) et l’éternel Lucien Weiler, qui ne s’est plus représenté (14 800 voix), il y perdit deux candidats essentiels pour le parti. Les suffrages de liste ont continué à progresser (55 000, contre 53 000 en 2009), et, surtout, la rotation au sein des candidats n’a guère fait souffrir le parti : Marco Schank, ministre sortant, améliore légèrement son score personnel à 17 174 voix. La grande surprise vient de Martine Hansen, qui a remplacé Marie-Josée Jacobs au gouvernement en avril de cette année seulement : novice en politique – elle ne s’était jamais présentée à un scrutin avant –, elle talonne de près Marco Schank, avec 16 838 voix. En la nommant ministre, alors qu’elle était complètement inconnue au grand public, Jean-Claude Juncker avait à nouveau cet incroyable flair politique dont il savait faire preuve : une jeune femme à poigne, qui, par son poste de directrice du Lycée agricole d’Ettelbruck, connaît bien le monde rural et ses habitants, ne pouvait qu’être gagnante. Elle est la seule femme élue au Nord – sur neuf mandats !

Emile Eicher, indéboulonnable député-maire de Clervaux, et Aly Kaes, son collègue de Tandel, suivent avec quelque distance (13 083 et 12 702 voix respectivement) sur la liste du CSV. Jean-Paul Schaaf, maire d’Ettelbruck, ne pourrait récupérer son siège de député que si le CSV entrait au gouvernement. Autre fait intéressant sur la liste du CSV Nord : le journaliste Frank Kuffer, qui profitait pourtant de sa notoriété de RTL Radio Lëtzebuerg, se classe dernier (avec 8 528 voix, ce qui reste un bon score) : les électeurs avaient contesté son arrivée soudaine sur la liste, alors qu’il n’était même pas militant avant, au détriment de candidats plus, disons, naturels.

L’extrême-gauche – Déi Lénk (2,56 pour cent) et le KPL (0,81 pour cent) – n’ont guère de chances au Nord, mais le Parti Pirate y fait un bon score (3,37 pour cent) pour une première présence. Des voix qu’il a probablement aussi récupérées des Verts, qui perdent 1,77 point de pour cent, tombant à 9,01 p.c.. Camille Gira, le député-maire de Beckerich, dont la politique écologique est connue au-delà des frontières, garde aussi son mandat de député.

Le parti gagnant dans le Nord – comme dans le reste du pays – est le DP, plus de cinq et demi points de pour cent en plus qu’en 2009, à 23,71 pour cent, même s’il ne garde que ses deux sièges traditionnels. En fait, il revient au niveau de 1999. Et il le fait grâce à une importante augmentation de ses suffrages de liste (32 319) et grâce à la popularité de son « roi du Nord », Charles Goerens. À 61 ans, le député européen, qui ne s’était pas présenté aux législatives de 2009, préférant alors un mandat à Strasbourg, a une longue histoire d’amour-trahison avec son parti, qui l’a plusieurs fois déjà déboulonné et « envoyé en exil » en Europe. Il fut président du parti dans les années 1990, ministre de l’Environnement, de la Coopération et de la Défense au gouvernement Juncker-Polfer de 1999-2004, président du groupe parlementaire – et parmi ceux qu’on désignait coupables de la défaite aux élections de 2004. Dans la vague du renouveau du parti, lorsque le tandem Xavier Bettel-Claude Meisch reprit les rênes des libéraux pour les rajeunir, celui qui est vu comme grand humaniste en fit à nouveau les frais et s’exila à Strasbourg.

Conscient de sa popularité, c’est sur les genoux que le parti alla l’implorer pour revenir leur assurer ce deuxième siège au Nord. Il en profita pour poser ses conditions : ce sera ministre ou rien, s’il n’avait pas de chance d’entrer au gouvernement, il voulait rester à Strasbourg. Le parti était d’accord avec tout, pourvu qu’il vienne gagner. C’est ce qu’il a fait, en bon soldat du parti, et il a amélioré son score de 2004 de plus de 700 voix, à 17 523, se classant premier de toute la circonscription, tous partis confondus. Or, durant la campagne, il était un peu l’électron libre, n’ayant pas de problèmes à prendre ses distances avec certains points du programme du DP, et plaidant sans cesse la stabilité et une alliance avec le CSV, au détriment de tout autre option. Complètement isolé dans la stratégie de modernisation du parti sous Xavier Bettel, il a déclaré mercredi vouloir rester à Strasbourg. Se classant loin derrière Goerens, André Bauler et Fernand Etgen députés sortants, retrouveront donc leurs mandats au parlement.

josée hansen
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