Festival Touch of Noir

Cactus de Transylvanie

d'Lëtzebuerger Land vom 02.11.2018

Deux grands cactus sont plantés sur la scène du Grand auditoire du centre culturel Opderschmelz. Au milieu donc, les deux plantes sur un gros tas de sable. À droite, un bureau avec ordinateur, téléphone et divers dossiers. À gauche, un écran blanc sur lequel, on le comprend, vont être projetées des images. Des tribunes ont été installées, donnant à l’endroit une allure de théâtre, et justement, une représentation va avoir lieu. Dans le cadre de la deuxième semaine du festival Touch of Noir, en ce mardi 23 octobre, est programmée la pièce Blackout de Claire Thill et de la compagnie Independent Little Lies. Des représentations avaient déjà eu lieu à la Kulturfabrik et au Théâtre des Capucins en début d’année (voir d’Land du 2 mars) et les critiques et retours avaient été plus que positifs. Le spectacle, rapidement, s’intéresse au cas d’un présentateur météo et d’une collaboratrice un peu trop envahissante. Une catastrophe climatique approche, est citée la fameuse année sans été, 1816, source d’inspiration de Mary Shelley notamment et de son Frankenstein. Sur scène, Marc Baum, Larisa Faber, Pascale Noé Adam et la toujours étonnante Sayoko Onishi. C’est que ce conte noir, aux accents de giallo, offre au public des moments de frissons intenses. Sayoko Onishi donc, après une chorégraphie de butôh, s’approche de Marc Braum, endormi, et le maltraite. Vision cauchemardesque. Ce dernier se réveille, en sueur, bouleversé et les spectateurs compatissent. Plus tard, des quasi jumelles, en imperméables jaunes, font face au public, elles crachent du sang. Il y a du Suspiria et du Twin Peaks dans ces moments horrifiques magnifiées par des jeux de couleurs criardes. Pendant ce temps, les cactus sont toujours là, impassibles.

Le lendemain, c’est la compagnie Ghislain Roussel qui propose une séance de lecture scénique sous un titre évocateur, Nous sommes les vampires du capitalisme. La salle a été réaménagée. La scène a disparu, tout comme les tribunes. Seuls quelques canapés sur lesquels les curieux qui ont répondu présent, sont assis. Ambiance intimiste et conviviale pour deux heures de lectures, et surtout de discussions. En guise de préambule, une photographie d’un requin du Groenland, reconnu pour sa grande longévité, 400 ans. Ses yeux sont infectés par un parasite qui le rend aveugle. La première analogie est faite, nous sommes un requin aveugle et indifférent. Nous sommes les vampires du capitalisme, non pas seulement les victimes de ce système mais aussi ses créateurs. Une heure durant, Stéphane Ghislain Roussel, Edith Bertholet, Julien Ribeiro et Jean-Philippe Rossignol enchainent la lecture de textes, souvent intéressants. Est aussi projetée une scène du Nosferatu de Werner Herzog sur un grand écran. La Transylvanie, Wagner et son Rheingold, puis Klaus Kinski, magnétique. Seule manque Myrto Andrianakou, dernière camarade de la compagnie qui a eu un empêchement. En hommage à ses origines grecques, un verre d’Ouzo est proposé aux spectateurs. S’ensuit une longue discussion qui part du capitalisme donc, large sujet, puis qui dévie rapidement sur l’art et la culture, même si au final aucun débat de fond n’est vraiment mené. Le projet n’est qu’à ses prémisses, à voir maintenant comment il évoluera.

Le festival touche à sa fin le lendemain, jeudi 25 octobre. La salle est comble pour du jazz pur jus. C’est le trompettiste américain Ambrose Akinmusire qui est attendu. Le 12 octobre est paru chez Blue Note son superbe dernier album solo, Origami Harvest. On y retrouve le rappeur californien Kool A.D., qui donne un peu de sa voix, donnant au projet des airs de Jazz Liberatorz. Alliance quasi parfaite entre jazz et musique dite urbaine. Pour sa date dudelangeoise par contre, c’est avec son quartet que le trompettiste a fait le déplacement. Pas de musique synthétique, mais du bon jazz acoustique et brut. Sam Harris est au piano, Harish Raghava à la contrebasse et Justin Brown est à la batterie. Ambrose Akinmusire lance les hostilités. Un superbe solo d’emblée. Son jeu est fluide, il joue sur les graves. Rejoint par ses musiciens, le quartet démarre lentement, très lentement. Toute la première partie du concert donne ainsi l’impression d’assister à une introduction interminable jusqu’à ce que Justin Brown n’offre au public un impressionnant solo qui fait pardonner tout le reste. Le festival touche ainsi à sa fin. Alors que la première semaine a été assez calme en termes de fréquentation, la seconde a su fédérer. Pour sa huitième édition, et dernière sous l’ère Igniti, le festival Touch of Noir a su piquer la curiosité des assoiffé(e)s de découvertes, un peu comme un cactus après tout.

Kévin Kroczek
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