Livres / cinéma

Grandeur et décadence de Marlon Brando

d'Lëtzebuerger Land vom 16.08.2019

Qui aurait crû que l’histoire de Marlon débuterait non loin d’ici, en Alsace, dans un village du Bas-Rhin d’où est originaire le grand-père Brandeau ? Une fois passé le bureau de l’immigration de New York, celui-ci adoptera le nom de Brando. C’est, parmi bien d’autres anecdotes, ce que nous apprend Arthur Cerf, journaliste à Sofilm et Society, dans une riche biographie dédiée au sex-symbol américain qui vient de paraître aux éditions Capricci. Son titre, Les Stars durent dix ans, est tiré d’une citation de l’acteur alors au sommet de la gloire et en proie, déjà, à une forme de désenchantement…

Élevé par une mère qui ne se remettra jamais d’avoir abandonné ses aspirations de comédienne, le gamin du Nebraska est occupé à la ferme familiale. Il est alors surnommé Bud. Son père, très souvent absent, est violent et alcoolique, jouant des poings dans les bars et fréquentant les bordels des villes qu’il traverse pour vendre du phosphate. Sa mère Dorothy Pennebaker, délaissée, lui conte chaque soir des chansons, rares moments de paix dans la maison des Brando. L’enfant finira par les connaître par cœur, jusqu’à se décider à les rassembler dans un recueil publié quelques décennies plus tard (Songs my mother taught me, 1994). Dans une séquence secrètement autobiographique du Dernier tango à Paris, il confiera à Maria Schneider les terribles humiliations qu’il essuya enfant, évoquant, face caméra, la méchanceté d’un père insensible à ses émois d’adolescent, ou encore la honte ressentie lorsqu’il ramène à la maison sa mère, ivre-morte à un bar du village, sous les rires impitoyables des buveurs assistant à la scène… A la mort de celle-ci, en 1954, Brando affichera de plus en plus de mépris et d’indifférence pour le métier d’acteur.

En un style concis et jamais jargonneux, Arthur Cerf retrace la chronologie de ce parcours atypique, depuis ce train pris en 1942 qui conduira le jeune homme aux portes de Broadway et d’Hollywood, à sa formation théâtrale auprès de Stella Adler, sans oublier sa rencontre avec Elia Kazan, promoteur de l’Actor’s Studio avec lequel il tournera coup sur coup trois chefs d’œuvre : A Streetcar named Desire (1951) bien sûr, Viva Zapata (1952), pour lequel il obtiendra le Prix d’interprétation au Festival de Cannes, puis On the Waterfront (1954), dans lequel le beau gosse casse la baraque en docker de Hoboken converti au combat vertueux mené par l’ingénue interprétée par Eva Maria Saint. Il suffit de revoir la scène de leur premier rencontre amoureuse, le long des quais brumeux de New York, pour apprécier le génie d’Elia Kazan conjugué à l’interprétation inventive de Brando. Comme lorsque le robuste matou ramasse le gant blanc d’Eva Maria Saint perdu en chemin, le triture en tous sens, avant de l’enfiler à sa main épaisse. Ainsi ce personnage de loser, si brusque, si prolétaire pourtant, confine-t-il soudainement à l’extrême raffinement. Le filou et la sainte, le brun ténébreux et la blonde illuminée par l’amour formeront un très beau couple de cinéma. Ailleurs dans le film, à l’arrière d’un taxi où il découvre que son frère (Rod Steiger) est prêt à l’assassiner, Brando lâche une réplique d’anthologie – le déchirant « I coulda been somebody » – avant de laisser échapper un « Wow » qui résume, à lui seul, la terrible fatalité de ce destin fraternel…

Régnant dorénavant sur les étoiles hollywoodiennes, Brando prend ses aises, en même temps qu’il prend du poids. Bon an mal an, le succès qu’il rencontre constitue un véritable tournant dans sa carrière. « Avoir beaucoup de succès, ça peut vous détruire à peu près autant que beaucoup d’échecs. », confiera-t-il lors d’un entretien avec Truman Capote. Le sex-symbol se plaît à dénigrer sa profession, quand il ne perturbe pas les tournages en critiquant ouvertement les choix des metteurs en scène. Après avoir lui-même assuré la production et la réalisation de One-Eyed Jacks (1961), unique incursion de l’acteur derrière la caméra, Brando participe allègrement au naufrage du Mutiny on the Bounty (1962). Une telle réputation, assortie de prises de position en faveur des minorités opprimées aux États-Unis, le tiendra loin désormais des studios hollywoodiens. Malgré encore quelques films remarquables, comme le méconnu Queimada à la fin des années soixante, il devra longuement batailler pour intégrer l’équipe réunie par Coppola pour le premier volet du Godfather (1972). Sept ans plus tard, le colonel Kurtz, dans Apocalypse Now, constituera l’ultime prestation d’envergure de l’acteur pour le grand écran.

Les années 1990 et 2000 seront, quant à elles, marquées par la déchéance, les procès, les questions d’héritage… Perchés sur les hauteurs de Mulholland Drive, les paparazzi assistent à une fin de règne digne de Citizen Kane ou d’une pièce de Shakespeare. Entre le meurtre dans lequel est impliqué son fils Christian et les dernières collaborations de l’acteur, comme pour le clip de son ami Mickael Jackson en 2001 (You rock my world). Passionné de nouvelles technologies, Marlon Brando sera aussi le premier acteur à avoir autorisé la numérisation de son visage. De façon programmatique, l’acteur avait confié à Scott Billups, le roi des effets spéciaux : « Les acteurs ne seront plus en chair et en os. Ils seront insérés informatiquement. Vous verrez, ça arrivera, ceci marque peut-être la fin des acteurs. » The End.

Arthur Cerf : Les Stars durent dix ans, éditions Capricci, collection « Stories », 139 pages, 2019

Loïc Millot
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