Alors que le Parlement européen vient d’adopter l’interdiction de certains produits jetables en plastique, comme les pailles et les cotons-tiges, le mode de vie urbain en augmente paradoxalement la consommation

Kings of convenience

d'Lëtzebuerger Land vom 09.11.2018

Cliché n° 1 Dans le petit magasin bio Ouni (Organic Unpackaged Natural Ingredients) de la rue Glesener à Luxembourg-Ville, de jeunes mamans viennent en vélo ou à pied, de préférence alors avec leur progéniture dans une écharpe porte-bébé, acheter leur muesli et leur pain complet pour les prochains jours. Concernées par les méfaits des emballages plastiques, elles ne se plaignent pas d’amener leur tote bags design en tissu recyclé et leurs bocaux en verre pour les faire remplir sur place. En parallèle, à 1,5 kilomètre à pied, deux dames et un jeune homme entrent dans le magasin de capsules à espresso, se font ouvrir la porte du commerce qui ressemble à une bijouterie par un employé de sécurité et ressortent avec leurs rations de café emballées individuellement dans des capsules en plastique et aluminium. Le matin, de jeunes urbains portant des casques audio, leur trottinette électrique sous le bras, ont leur café à emporter dans un gobelet en plastique dans une main et suivent leur fil Whatsapp sur leur Iphone dans l’autre. Dans l’après-midi, un couple de retraités fait ses courses dans un supermarché de proximité. Désormais, il n’y a plus de comptoir pour se faire couper deux tranches de fromage ou de jambon, tout est préemballé en portions. Le soir, dans la magasin d’appoint d’une station-service, de jeunes professionnels qui ont encore dû faire des heures supplémentaires, achètent de quoi manger ce soir : cent grammes de jambon ou de saucisses emballés dans autant de plastique, quelques tomates-cerises dans un ravier, lui aussi en plastique… Si des initiatives comme Ouni sont certes louables, elles ne sont qu’une goutte dans une consommation de produits d’emballages et jetables qui va croissante à une vitesse vertigineuse. Le mode de vie urbain, du food-truck à l’alimentation take-away à midi, des cafés à emporter aux sachets pour crottes de chien, tout le secteur dit du « convenience » est producteur à grande échelle de déchets qui seraient tout à fait évitables.

Le 24 octobre dernier, le Parlement européen a adopté un projet de règles interdisant les produits plastiques à usage unique, notamment les assiettes, les couverts, les cotons-tiges, les pailles ou les tiges fixées aux ballons gonflables d’ici 2021 – des produits pour lesquels des alternatives plus écologiques, en carton, bambou ou bois, existent. Selon le PE, ces produits représentent plus de 70 pour cent des déchets marins. Selon ces mêmes chiffres, on retrouve aujourd’hui plus de 150 millions de tonnes de plastique dans les océans ; entre 4,8 et 12,7 millions de tonnes y sont déversées chaque année. Selon la Fondation Ellen Macarthur, les océans pourraient contenir plus de plastique que de poissons d’ici 2050. Sur la moindre plage, même la plus paradisiaque, on se baigne parmi des bouteilles, filtres de cigarettes et autres ordures. Et qui n’a pas eu le cœur brisé par les images de bébés tortues qui n’arrivent pas à joindre la mer haute à travers les véritables barrages de déchets, ou de poissons et oiseaux de mer qui crèvent douloureusement parce qu’ils ont l’estomac plein de plastique ou se sont pris la tête ou les ailes dans des déchets. Des chercheurs viennent de trouver les premières traces de micro-plastiques dans le corps humain.

« Bien sûr que comme Verts européens et comme Verts luxembourgeois, nous sommes très satisfaits que cette directive sur la réduction de consommation, l’obligation d’information, le recyclage, la responsabilisation des producteurs et sur l’interdiction de certains objets plastiques à usage unique soit passée. C’est un très grand pas en avant », se réjouit l’eurodéputée écolo luxembourgeoise Tilly Metz vis-à-vis du Land. Même si le fait que certains délais pour cette interdiction aient été retardés à 2023. Mais de l’autre côté, les eurodéputés ont ajouté des produits à la liste des interdictions, comme les oxoplastiques (qui se vantent d’être biodégradables, mais en fait se fragmentent en microparticules de plastiques), ou les polystyrènes expansés dont sont notamment constitués les emballages de fast-food. En outre, ces textes prévoient que les produits pour lesquels il n’existe pas d’alternative, comme les emballages à usage unique pour les légumes par exemple, soient réduits d’au moins 25 pour cent d’ici 2025. Les plastiques recyclables, comme les bouteilles, devront être collectés séparément et recyclés à 90 pour cent. Les textes incluent aussi les filtres à cigarettes qui contiennent du plastique, ainsi que les engins de pêche égarés ou perdus en mer et imposent une grande responsabilité aux producteurs, qui seront tenus à payer les frais des pollutions plastiques qu’ils auront générées. « On a constaté que le goodwill ne suffit pas, regrette Tilly Metz, c’est pourquoi il faut prendre d’autres mesures. » Le texte adopté par le Parlement devra encore être discuté par le Conseil de l’Union européenne, puis en « trilogue » entre le Parlement, le Conseil et la Commission, avant d’être définitivement adopté, puis être adapté dans les droits nationaux des pays-membres. Dont certains, comme la France, ont déjà pris les devants en interdisant les gobelets et assiettes en plastique d’ici janvier 2020. Au grand-duché, à partir du 31 décembre 2018, les points de vente ne pourront plus distribuer gratuitement des sacs en plastique à usage unique.

Au Luxembourg, les trois partis de la majorité sortante, le DP, le LSAP et les Verts, sont en train de négocier un accord de coalition pour un nouveau gouvernement. Les Verts sont le seul parti ayant amélioré son score dans ce triumvirat, plus cinq points de pour cent et plus trois mandats (à neuf), preuve indéniable que la conscience écologique des électeurs augmente. On s’attend donc à ce que l’agenda du gouvernement Bettel/Schneider/Braz II ait une touche écolo beaucoup plus marquée. Même si rien de concret ne filtre encore, un participant aux négociations de coalition fait savoir au Land que la réduction des déchets et l’interdiction du plastique figureront certainement au programme. Car durant la campagne, surtout les jeunes participants aux soirées électorales avaient toujours des questions sur le sujet, auxquels beaucoup de leurs aînés n’attachent visiblement pas une si grande importance qu’à l’indexation automatique des salaires ou à la troisième voie d’autoroute vers le sud.

Cliché n° 2 Rien que sur ce petit point du plastique, les programmes électoraux sont représentatifs de l’idéologie divergente des trois partis : Dans celui du DP, le plus proche de l’économie, le mot « plastique » n’apparaît pas une seule fois. Mais le parti veut que les déchets soient désormais considérés comme « ressource » et traités de manière à pouvoir être réutilisés/recyclés, ou du moins valorisés – mot-clé « économie circulaire ». Le lobby des producteurs PlasticsEurope s’offusque des mesures prises par le Parlement européen, les trouve excessives et leur mise en place trop rapide ; il repousse la responsabilité sur les pays en voie de développement et leur gestion de déchets qu’il juge défaillante. En plus, le lobby estime qu’il faudrait plutôt agir sur une prise de conscience des consommateurs afin qu’ils évitent le « littering », de jeter leurs déchets sur la voie publique. La rapportrice du texte au Parlement européen, Frédérique Ries, est une libérale belge.

Le LSAP est beaucoup plus dirigiste sur le sujet des déchets plastiques dans son programme électoral et dresse un scénario de sortie de l’utilisation des plastiques d’emballages ou à usage unique, qui va de l’évitement des déchets jusqu’à l’interdiction complète de ces matériaux d’ici la fin de la législature, en 2023. Et sans surprise, les Verts sont les plus explicites, visant l’objectif « zéro déchet » à long terme, mais misant beaucoup sur la sensibilisation et le développement d’alternatives viables, notamment de produits réutilisables.

C’était la politique de Carole Dieschbourg (Déi Gréng) à l’Environnement ces cinq dernières années. Par exemple via l’introduction de l’Écobox, un récipient écologique à usage multiple pour emporter son repas de midi au bureau ou son doggy bag du restaurant le soir. Les organisateurs de grands événements, qu’ils soient culturels ou sportifs, sont encouragés à proposer des emballages écologiques, des initiatives de gobelets à usages multiples soutenues par le ministère.

Depuis 1995, l’asbl Valorlux collecte, trie et recycle les déchets au Luxembourg. En 2017, elle a collecté plus de 88 kilos d’emballages par habitant, dont 70,40 kilos provenant des ménages et le reste du commerce. Sur les plus de 5 600 tonnes de plastique collectés l’année dernière, 42,54 pour cent ont été recyclés. Dans son Plan national de gestion des déchets et des ressources 2018, l’Administration de l’environnement dresse un bilan alarmant : « Pour l’année 2015, la production de déchets d’emballage spécifique s’élevait à 214 kilos par habitant, ce qui représentait une hausse de 29 kilos par habitant par rapport à 2009. » Malgré le tri et la collecte des matériaux recyclables : selon les analyses des ordures ménagères, 26,5 pour cent de ces déchets se composent d’emballage. Soit 59,2 kilos par habitant et par an. C’est énorme. « Il reste encore du potentiel », note, laconique, le rapport. Et d’évoquer, en guise d’exemple de good practice, l’éco-sac, ce sac en plastique réutilisable : introduit en 2004, il aurait, toujours selon l’administration, permis « d’éviter le recours à environ 560 millions de sacs à usage unique » ou de 3 700 tonnes de plastique en dix ans. Comme quoi, quand des alternatives existent et qu’elles sont soutenues par des actions coercitives, les consommateurs sont tout à fait prêts à changer leurs habitudes.

josée hansen
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