Carole Schmit

Tout de front

d'Lëtzebuerger Land du 23.09.2010

C’est une petite bonne femme au nez en trompette et au poil plutôt carotte. D’ailleurs, elle est au poil tout court et son rire, communicatif, fuse du fond de la gorge. Un indice qu’elle se sent bien dans tous ses rôles : architecte, responsable pour la création du futur master en architecture à l’Université de Luxembourg, mère de famille et épouse amoureuse.

La dernière fois que l’on s’est vues – un déjeuner au parc de Merl, non loin de l’agence pour le côté pratique, elle et son mari François Thiry avaient avec eux Jim, leur bébé. Pour l’allaitement, c’est Carole bien sûr qui assure mais pour le rôt, c’est François qui tient le troisième de la fratrie fabriquée en quelque cinq ans. Regard attendri de la maman, qui continue de parler architecture, tandis que le papa disserte philosophie en promenant le petit, c’est un de ses dadas. Mieux que ça, assurément c’est pour François un modèle de vie, aussi nécessaire que l’air qu’il respire. François serait donc plutôt un austère mais un austère qui se marre. Car le couple mord la vie à pleines dents et déploie une énergie impressionnante, ce qui, avant l’installation à Luxembourg, les a amenés à travailler dans diverses villes d’Europe dans des métiers parfois « connexes » à l’architecture – François a été le rédacteur d’une revue – et à échanger en réseau de par le monde.

Carole Schmit est une femme orchestre, et pour rester dans le registre de l’action, elle a quelque chose de ma sorcière bien-aimée, les taches de rousseur comprises ! Aussi, on lui ­demande pourquoi le retour à Luxembourg, puisqu’elle est diplômée du Berlage Institute ? N’aurait-elle pu faire carrière aux Pays-Bas ou ailleurs dans le monde international où elle a à son actif d’avoir enseigné et donné pas mal de conférences ? Carole Schmit répond de manière pragmatique que pouvoir compter sur ses proches quand on a décidé de faire des enfants, c’est bien. Et que Luxembourg, de toute façon, se situe au centre de l’Europe. D’ailleurs, cette confiance dans le pays natal de Carole ne s’est pas démentie depuis le « retour » voici cinq ans et l’agence a fêté ce mois-ci ses noces de bois sur fond de musique rock’n roll que le couple adore.

L’image fun colle assez bien au pavillon Skip construit à Belval et au Kiosk, la buvette du Parc Central au Kirchberg. Deux réalisations tout en couleurs destinées à recevoir du public, dans l’espace public, mais qui allient aussi simplicité des matériaux et surtout force du signe. Elles doivent sans doute beaucoup à la capacité de persuasion de la jeune femme toute en discours de séduction, en plus du travail sur le contexte expérimenté en maquette sur le mode d’ailleurs de l’icône néerlandaise, Rem Koolhaas, quand le mode vestimentaire de la caste des architectes, noir, stricte, stylé, semble par ailleurs la laisser indifférente…

Jouant de la séduction féminine, d’une facilité quasi magique pour mener vie professionnelle et de famille de front, n’est pas la moindre contradiction – apparente – de cette saute-frontières. Cela se reflète aussi à l’échelle, du macro au micro, des sujets de réflexions de l’agence, une équipe de plus ou moins dix personnes (moyenne d’âge : la trentaine) où déjà des étudiants de passage apportent de l’air neuf : l’extension d’un lycée et divers projets de design urbain (Lille, Belval, Hollerich, Wiltz, Cologne), des résidences et des maisons particulières à l’image de leurs occupants, un immeuble administratif basse énergie à Strassen. Tel a été ces dernières années le programme de recherche et le terrain d’investigations. Un projet pour une villa de 1 000 mille mètres carrés dans une ville chinoise, destinée à un collectionneur d’art très, très fortuné, une commande issue du fameux réseau international koolhassien a lui été abandonné. C’est que la crise économique est passée par là et ce genre de projet géant bobo semble un peu dépassé aux yeux de Carole.

Mais le mental de Carole Schmit est forgé pour penser aussi bien local que global. Aujourd’hui – et après des années de collaboration avec des plasticiens, des musiciens, des graphistes, soit des intervenants de la scène artistique pas architecturale stricto sensu mais que François a côtoyé de près en France, la jeune femme semble considérer qu’il est temps de voir en Luxembourg autre chose qu’une « base arrière ». Ceci n’est pas un aveu de résignation, mais correspond à un désir d’intervenir de manière plus ciblée même si – grande lectrice – elle continue à se nourrir de réflexions sur ce qu’elle appelle l’« écopolis ». Ce qui rime avec Polaris. Si cela évoquait pour vous jusqu’à présent quelque chose de polaire, vous aviez tout faux. Amis, tribu, chaleur humaine, tel est le mode de vie et de pensée qui anime l’intrépide…

Marianne Brausch
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