Société de développement Agora

Signal d'appel

d'Lëtzebuerger Land du 12.07.2001

Surtout pas intimider les investisseurs privés. Alex Bodry (POSL) se montrait conciliant, mercredi à la tribune de la Chambre des députés. Il s'agissait, dans la soirée, de discuter et de voter le projet de loi n° 4779 qui autorise les interventions financières de l'État dans la société de développement Agora, constituée le 2 octobre 2000 paritairement entre l'État et l'Arbed en vue de la reconversion d'anciens sites sidérurgiques. C'est Agora qui gèrera les terrains qui lui seront vendus par l'Arbed, c'est elle aussi qui doit trouver des investisseurs privés, prêts à venir s'installer sur les anciennes friches. 

Ainsi, en mars de cette année, Agora put présenter la candidature du groupe Dexia-Bil et confirmer celle d'Utopolis pour une implantation sur la friche de Belval, mais tous les deux insistaient sur leur volonté de pouvoir le faire très rapidement, au début de l'année 2004 pour la banque, dans un environnement aménagé de toutes les facilités, routes, parkings etc. pour le multiplex. Il faudrait donc que les travaux avancent sans délais, d'où l'urgence de ce vote avant la pause d'été.

Ainsi, le 5 juillet, après une réunion extraordinaire le 30 juin, le gouvernement a approuvé le concept de la Cité des sciences, de la recherche et de l'innovation qui sera implantée au centre de Belval-Ouest. Il est prévu de créer un établissement public qui serait en charge de « la construction, la restauration, la transformation ou l'adaptation des immeubles destinés aux équipements de l'État, ainsi que l'aménagement des alentours des dits immeubles et la réalisation des infrastructures correspondantes » (rapport public du Conseil de gouvernement). Le concept sera rendu public mercredi prochain, mais le ministre de l'Aménagement du territoire, Michel Wolter (PCS) annonça avant-hier déjà le chiffre : le gouvernement y investira 40 milliards de francs ! 

On ne lésine pas sur les moyens, les investissements publics doivent avoir un effet catalyseur, prouver que le gouvernement y croit, que les friches industrielles valent l'investissement, que toute une région y a une chance de développement unique. L'appel d'air ainsi créé, surtout les retombées qu'une arrivée massive d'étudiants, d'employés et d'habitants risquent d'avoir sur le fonctionnement de leurs communes inquiètent les villes voisines, Sanem  et Esch-sur-Alzette. Michel Wolter annonça aussi des investissements publics dans la logistique, par exemple du transport, privé (par routes) ou public - le gouvernement a ainsi décidé la construction d'une nouvelle ligne ferroviaire entre Luxembourg et Esch. Les deux maires, Lydia Mutsch (POSL) et Fred Sunnen (PCS), font d'ailleurs partie du conseil de gérance d'Agora.

« Je reste intimement persuadé que c'était juste d'associer l'Arbed au développement d'Agora : ainsi, ils restent dans la responsabilité, et de l'autre côté, ils ont une approche volontariste, de l'expérience et un savoir-faire ; en plus, ils savent juger la viabilité d'un projet, » rétorqua le ministre mercredi aux critiques persistantes visant cette association de l'État avec un entreprise privée. Le Mouvement écologique notamment craint que les intérêts d'une société commerciale soient incompatibles avec l'intérêt commun et que le sidérurgiste aurait par cette construction des avantages quant à l'assainissement obligatoire des friches. Aloyse Bisdorff de La Gauche estime même que les terrains devraient être restitués aux anciens propriétaires - ceux d'avant l'exploitation par l'Arbed - et suppose que l'entreprise tirera par la constellation actuelle une deuxième fois bénéfice du terrain.

Des 650 hectares que comptent les friches industrielles à reconvertir dans le Sud, quatre sites ont été déclarés prioritaires, à savoir Belval, la Lentille Terre-Rouge, Rodange et Ehlerange pour une superficie totale de 226,18 hectares. La valeur des terrains fut fixée par l'étude Agiplan à 75 000 francs l'are, celle des bâtiments à garder sur la friche de Belval à 200 millions de francs. On en arrive donc à une valeur totale de 1,9 milliards de francs pour cette première tranche de reconversion. Mercredi, la Chambre des députés a autorisé l'État à participer à hauteur de 50 millions d'euros (quelque deux milliards de francs) au capital d'Agora. Le jour de la libération d'une nouvelle tranche du capital de la société de développement, l'Arbed vend à l'État cinquante pour cent de ses parts nouvelles à un prix correspondant à cinquante pour cent de la valeur des terrains et bâtiments apportés. L'Arbed est tenue à faire démolir les bâtiments qui ne seront pas sauvegardés et à assainir les terrains avant toute transaction.

Une disposition spéciale dans les accords entre l'État et l'Arbed toutefois a fait bondir les écologistes, du Mouvement écologique comme des Verts : « Au cas où l'Arbed estime ne pas être en mesure d'effectuer les mesures d'assainissements requises pour la raison que le coût de celles-ci dépasse le montant prévu par l'étude Agiplan de décembre 1997 et que la société de développement n'est pas prête à prendre en charge les montants dépassant ce plafond, la partie du terrain affectée par cette pollution sera retransférée à l'Arbed au prix d'apport » (p. 3 du projet de loi). « Faut-il alors s'imaginer par exemple une zone entre le cinéma Utopolis et la Rockhal, démarquée par des cloisons et des pancartes 'attention, terrain hautement pollués !' ?, » s'interrogea le député vert Robert Garcia à la tribune du parlement. 

Afin de rappeler la responsabilité de tout pollueur de devoir décontaminer les terrains utilisés, il déposa même une proposition de loi complétant l'article 16 de la loi de 1994 sur le prévention et la gestion des déchets, auquel serait ajouté un quatrième paragraphe : « Le propriétaire d'un site contaminé par l'effet de son exploitation par le propriétaire ou, si cette exploitation était à la connaissance du propriétaire lors de l'acquisition du terrain, par un précédent propriétaire est obligé de réhabiliter le site ainsi contaminé dans un délai de deux ans de la cessation de l'exploitation du site. » 

Le ministre toutefois ne voit aucune raison de craindre un désengagement de l'Arbed dans ce cas précis, comme la loi du commodo et la loi de 1994 obligeraient chaque propriétaire d'assainir les terrains à la fin de son exploitation industrielle. « Cette disposition a été prévue en mai 2000 déjà dans les textes qui nous lient parce que nous ne voulions pas mettre en péril le fonctionnement de la future société. » Et d'avoir l'assurance qu'un maximum de terrains d'Esch-Belval puissent être exploitables. Sur d'autres sites, comme le crassier de Mondercange, « nous ne savons pas du tout ce qui nous attend, estime le ministre. Or, nous ne voulions pas uniquement choisir les morceaux de filets, mais considérer les friches industrielles dans leur entièreté. »

Depuis hier, jeudi, et encore jusqu'à ce soir, des équipes d'urbanistes sont réunies à Esch suite à l'appel à candidature européen lancé par Agora pour la conception d'un plan général d'urbanisme, tenant compte du Masterplan élaboré par Blase-Böll. Ce dernier définit l'occupation des sols dans un esprit de mixité des fonctions - habitat, culture, équipements publics, enseignement, recherche, activités de services. « Ce plan général d'urbanisme sera le projet pilote de la future organisation du Sud du Luxembourg. Il devra tenir compte également de sa tradition industrielle et du changement structurel en cours, » précise l'appel à candidatures. Et de continuer que « les participants devront expliciter leur vision des changements indispensables pour intégrer les futures évolutions du marché ». 

Il s'agit ici de penser, dans le court, le moyen voire le long terme, l'évolution et la revitalisation de toute un pôle régional, un défi inouï pour chaque urbaniste, une opportunité de développement à ne pas rater pour tout le Sud. Il faudra surtout éviter les fautes de planification commises ces quarante dernières années au Kirchberg, mettent en garde les plus sceptiques. La très grande transparence, voire même le partenariat avec lesquels le ministre Wolter gère le dossier, informe les députés, les élus locaux, la presse, le grand public est néanmoins reconnue par quasi tous comme un grand mérite. 

« Dans les années 1960, on a commencé le développement du Kirchberg avec la meilleure volonté du monde, mais avec le savoir de l'époque, expliqua-t-il mercredi. Nous ne savons pas si le site phare de Belval sera un succès. Seul le temps pourra nous donner raison. »

josée hansen
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