Neuropsychologie

Reprendre la main

d'Lëtzebuerger Land du 26.10.2012

Si le professeur Claus Vögele s’engage avec autant de passion dans le projet de recherche Contrast, pour lequel il est le coordinateur national à l’Université du Luxembourg, c’est aussi un peu une histoire personnelle : il y a douze ans, son frère a eu un accident vasculaire cérébral (AVC) et, en tant que proche, il a connu les périodes d’amélioration de son état durant la phase de réhabilitation, puis le vide dans lequel il est tombé après qu’il ait quitté l’institution clinique. « La population européenne vieillit, constate-t-il immédiatement après ces considérations personnelles, c’est un fait. Donc le nombre d’AVC augmentera en parallèle. » En 2006, le poids économique associé aux AVC – entre les frais d’hospitalisation, la réhabilitation et la rééducation, les traitements médicaux et les congés maladie – était de
38 milliards d’euros en Europe, c’est énorme.
À ces arguments statistico-économiques s’ajoute la souffrance des personnes ayant subi un AVC, et qui, au-delà de l’altération de leur état physique, présentent tous des symptômes similaires, à des degrés divers : troubles de l’attention, mémoire défaillante, fatigue, manque de motivation, instabilité émotionnelle, voire dépression. « Il y a déjà beaucoup de traitements pour intervenir à ce niveau-là, constate Claus Vögele, pour réactiver la mémoire par exemple, mais ces traitements s’interrompent brusquement lorsque le patient quitte l’institut de réhabilitation. » C’est à ce stade que veut intervenir le projet de recherche Contrast – Remote Control Cognitive Training, que l’unité de recherche Inside de l’Université du Luxembourg a lancé il y a un an avec six partenaires internationaux issus du monde de la recherche et de la médecine (biologistes, psychologues et neurologues) ainsi que de l’économie (informatique notamment)1. Le projet de recherche, qui a une durée de trois ans, est financé à hauteur de 4,4 millions d’euros par le septième programme-cadre de la Commission européenne consacré à la recherche – et qui demande justement cette conjugaison de la recherche et de l’économie. Et il aura pour résultat concret le développement d’un dispositif informatique permettant une sorte de réhabilitation DIY (do-it-yourself).
Car les neurosciences ont prouvé que le cerveau a des capacités d’apprentissage impressionnantes – même après un accident vasculaire cérébral, où il peut réapprendre beaucoup de choses, voire ignorer les lésions en les conciliant. Le neurofeedback, approche découverte au début des années 1970 aux États-Unis, permet ainsi au cerveau à se réorganiser pour mieux fonctionner : grâce à un électroencéphalographe (EEG) qui mesure l’activité cérébrale, le patient peut apprendre à l’influencer dans une direction ou une autre. Cette technique est déjà appliquée dans différents domaines qui sont loin de celle envisagée par Contrast : en Angleterre, des interprètes de musique classique l’utilisent pour augmenter leur concentration et leurs performances en concert, alors que dans d’autres pays, comme par exemple en Suisse, des chercheurs y ont recours pour traiter des déficits de l’attention, notamment chez des enfants.
Les chercheurs de Contrast vont participer au développement d’un casque ultra-léger muni d’électrodes et d’un interface informatique, tous les deux faciles à manier et à brancher chez soi, et qui motiveront le patient de manière ludique à faire des exercices à la maison : faire décoller un papillon sur son écran d’ordinateur ou faire s’ouvrir une belle fleur numérique par la seule force de son activité cérébrale. « Par un entraînement systématique de certaines zones cérébrales, on peut ainsi réellement apprendre à changer ses fonctions cognitives de manière durable, » explique le professeur Vögele. Ce qui réduit les symptômes secondaires de l’AVC, remotive le patient et augmente son bien-être psychique.
Un deuxième axe du projet a recours au biofeedback afin d’atteindre une meilleure adéquation entre la respiration et la fréquence cardiaque, équilibre qui permettra par la suite à influer sur l’aire préfrontale du cerveau (« le chef d’orchestre du cerveau », selon le professeur Vögele), ce qui contribue à une réduction des troubles dépressifs et du manque de motivation.
À terme, ces nouveaux traitements basés sur la réactivation des zones touchées par l’AVC et sur une individualisation de l’aide apportée au patient – selon le type de lésions, l’algorithme sera développé sur mesure pour chaque patient –, qui est amené à participer activement à sa rééducation, devraient aussi mener vers une prise en charge plus adaptée à chaque profil. Et certains médicaments, par exemple les antidépresseurs, qui génèrent souvent nombre d’effets secondaires lourds à porter, pourraient être réduits.
« Notre projet, insiste Claus Vögele, a aussi un aspect éthique : nous voulons impliquer au maximum le patient dans le développement du traitement adapté à son profil, traitement qui devrait être précédé d’une discussion entre les médecins et le patient ». Ce traitement idéal serait alors modulaire, avec des éléments de neurofeedback, de biofeedback, de consultations et de médicaments. « Il est essentiel pour nous d’activer toutes les ressources du patient, conclut le professeur Vögele. Mais nous savons que seulement le patient impliqué dans la prise de décision, qui aura participé au choix de la démarche qui lui convienne, reste motivé. Et seul ce patient atteindra des résultats durables. »

1 Ces partenaires sont : l’Université de Würzburg en Allemagne, la Fondazione Santa Lucia en Italie, l’Université de Graz en Autriche, T-Systems ITC Iberia sa en Espagne, Hasomed Hard- und Software für Medizin GmbH en Allemagne et Mind Media BV aux Pays-Bas. Au Luxembourg, le projet est en outre accompagné par le Rehazenter, qui réalise les expériences cliniques.
josée hansen
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