L’histoire du « x » de Luxembourg

Terme erroné ?

d'Lëtzebuerger Land du 26.10.2012

Luxemb(o)urg – quelle est l’origine du « x » dans les termes français et allemand désignant notre pays ? C’est à cette question précise et pertinente que Cristian Kollmann, chercheur au Laboratoire fir Lëtzebuergesch – Sprooch- a Literaturwëssenschaft de l’Université du Luxembourg, s’est voué. En effet, dans une optique de phonétique historique, ce « x » constitue une curiosité linguistique.
Le premier terme désignant le Luxembourg remonte à l’an 963, à l’occasion de l’acquisition du territoire par le comte Sigefroid : « castellum quod dicitur Lucilinburhuc ». Cette dénomination tire son étymologie du mot « Lüzzilinbur(u)ch » qui, dans le vieux haut-allemand, désignait un petit bourg. Prenant en compte les lois phonétiques, la transformation du « z » en « x » n’est pas explicable. Le mot « Lëtzebuerg », dans lequel le « z » a perduré, en est un témoin actuel. D’où provient alors ce « x » ?
Pour sa recherche, Cristian Kollmann s’est appuyé sur des documents anciens, conservés surtout aux Archives nationales de Luxembourg. Il considère également la recherche menée en 1929 par Richard Huss, l’un des rares intéressés par cette même question. À côté des originaux, Kollmann se sert aussi de cinq des dix volumes du Urkunden- und Quellenbuch de Camille Wampach (parus entre 1935 et 1955), ainsi que de l’édition Luxemburgische Skriptastudien (parues en 2003). Cette comparaison entre originaux et les sources plus actuelles permet de filtrer d’éventuelles erreurs de transcription. Il s’avère que dans les transcriptions de Wampach, le « x » apparaît quelque cinquante ans plus tôt que la réalité ne le prouve. Cette recherche que Kollmann a menée à côté de son implication dans l’élaboration d’un atlas des noms de famille luxembourgeois (accessible sur le web : http://lfa.uni.lu), s’est étalée sur plus d’un an. Afin de prouver l’origine du « x », le chercheur a analysé plus de 180 documents en ancien français datant d’avant 1281.
En ancien français, le pays est cité pour la première fois en 1237, sous le terme de « luceb(ur)r ». Le « x » fait son apparition peu de temps après. Cristian Kollmann le découvre dans un texte daté de mai 1264, un papier documentant la trêve entre Henry V de Luxembourg et Guido III de Flandres suite à un conflit sur l’appartenance territoriale de Namur. Ce document, bien qu’il soit rédigé en ancien français, a été généré par une étude située en Flandres.
La provenance géographique de ce papier constitue selon Kollmann un point fondamental dans l’explication de l’origine du « x ». Le chercheur suppose que le rédacteur du document n’était pas de langue maternelle française. Si, en ancien français, le « tz » pouvait être simplifié en « s », le « s » était aussi un équivalent pour le « c ». Parallèlement, le « x », équivaut à la forme simplifiée de [ks], que l’on trouve dans le terme « Bruxelles ». En l’absence d’une connaissance adéquate des règles phonétiques, le rédacteur s’est probablement trompé. Kollmann tire sa conclusion : « Ce ‘x’ ne peut provenir que d’une analogie écrite avec un autre terme, notamment donc celui de Bruxelles ». Ce terme était certainement plus connu au rédacteur et il est possible qu’il ait appliqué un schème similaire, mais erroné au terme « Lucembourg ».
Toujours en l’an 1264, le « x » se repère dans sept autres documents en ancien français. Kollmann part du constat qu’il s’agit là du même rédacteur. Dans les 180 documents analysés, le nom de notre pays est écrit la plupart du temps avec un « c » ; d’autres sources mentionnent le pays avec « cc », plus rarement « z », « tz », « cz », « zc » ou « sc ». En langue moyenne-haute allemande, le nom du pays va se décliner dans une série de variantes orthographiques. Or, ce n’est qu’en 1684 que le nom sera transcrit avec un « x » dans un document de langue allemande. Cristian Kollmann y voit la forte présence de la langue française : « L’influence du français sur l’allemand dans ce cas concret est à lier au contexte de l’occupation de la forteresse de Luxembourg par les troupes de Vauban à la même époque ». En français, une écriture avec ou sans « x » s’alterne jusqu’en 1635, en allemand jusqu’en 1839, où le « x » s’impose alors de manière définitive.
Dans la langue luxembourgeoise elle-même, le « x » n’a pourtant pas su s’imposer. Kollmann explique ceci par l’usage presqu’exclusivement oral de la langue : « Le Luxembourgeois fut utilisé surtout oralement et la graphie ne jouait pas un rôle important. L’écriture n’avait pas d’impact sur l’expression orale ». La recherche de Kollmann est un apport important non seulement sur l’histoire du terme, mais aussi sur l’identité du grand-duché.
Le chercheur a d’ores et déjà d’autres idées de projets qui pourraient contribuer à un élargissement de la connaissance de la langue luxembourgeoise : une grammaire historique du Luxembourgeois par exemple, ou un dictionnaire étymologique, voire une étymologie des noms de villages. On ne peut qu’espérer que les subventions à la recherche soient attribuées de manière à permettre une concrétisation de ces idées, nous permettant ainsi de découvrir d’autres aspects fascinants sur le passé de notre langue et de notre passé tout court.

Les détails de la recherche de Cristian Kollmann sont à découvrir sous le titre « Woher kommt das x in Luxemburg ? » dans la revue Beiträge zur Namensforschung (Band 46, Heft 2, Universitätsverlag, Heidelberg, 2011).
Florence Thurmes
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