Le patrimoine, les modes et l’austérité : un entretien avec Jos Dell, président de l’Ordre des architectes et des ingénieurs

Pour un Ketty Thull de l’architecture

d'Lëtzebuerger Land vom 05.12.2014

d’Lëtzebuerger Land : Parmi les mesures d’économies du Spuerpak (paquet d’économies) annoncées par le Premier ministre Xavier Bettel (DP) en novembre, il y a d’une part le plafonnement des honoraires des architectes sur base d’un devis initial du coût de construction – ce que vous préférez appeler une forfaitisation – et d’autre part, dans le cadre du logement, la limitation des frais d'honoraires à quinze pour cent maximum du coût du projet. Deux mesures que vous voyez d’un œil critique, vous avez d’ailleurs immédiatement adressé une lettre au Premier ministre pour avoir des renseignements supplémentaires sur ces mesures... Quelles sont vos craintes ?

Jos Dell : Nous avons ressenti cette annonce comme populiste et étions déçus que notre seule profession soit stigmatisée à la tribune de la Chambre des députés comme pratiquant des abus, sur le dos de laquelle on pourrait faire des économies de l’ordre de trois millions d’euros en trois ans.

L’Ordre et ses membres sont d’accord, comme c’est déjà souvent la pratique actuelle, avec une démarche de forfaitisation (et non de plafonnement) des honoraires, à condition que le cadre de forfaitisation soit clairement établi.

Parler d’un plafonnement de nos prestations à quinze pour cent du coût global ne veut strictement rien dire. S’il s’agit d’un gros projet, comme un lycée par exemple, avec des normes et des standards établis, quinze pour cent peut même être beaucoup. Mais sur un petit projet qui a en outre une grande complexité, cela ne peut pas couvrir l’investissement de l’architecte. Et puis nous ne savons même pas quelles prestations seraient comprises dans ces quinze pour cent : uniquement celles de l’architecte, ou aussi celles de l’ingénieur, de l’ingénieur en structure, du façadier etc.

Le procès d’intention qu’on nous fait souvent est absurde : l’architecte ne voit pas ses honoraires augmenter en proportion si les robinets choisis sont plus chers. Le prix sur lequel on se base est un prix moyen, lorsque le projet devient plus complexe ou que le programme est adapté plusieurs fois, il est évident que le coût augmente et que l’architecte doit gagner plus, parce qu’il doit aussi travailler plus, refaire les plans et les calculs etc. Nous estimons qu’une fois le programme d’un projet de construction définitivement arrêté, on peut tout à fait être rémunéré selon un forfait. Qui doit toutefois alors être clairement défini, avec tout ce qu’il comporte – ou pas.

Nous regrettons le discours ambiant qui fait des architectes la tête à claques, les responsables de tous les dépassements de budget ou de délais. Il y a certes eu des projets politiques où la première estimation de coût a été sous-estimée pour faire passer la pilule. Mais aujourd’hui, les calculs sont beaucoup plus réalistes en amont déjà.

Avez-vous déjà reçu une réponse à votre lettre ?

Non. Mais nous verrons la ministre du Logement, Maggy Nagel (DP) la semaine prochaine. Monsieur Bettel se joindra à la réunion, nous a-t-on dit, ce sera certainement une occasion d’en parler.

Un autre grand dossier de réformes est celui du taux de TVA super-réduit sur les « logements autres que la résidence principale » où vous demandez des clarifications au ministre des Finances Pierre Gramegna (DP)...

Il s’agit là surtout d’une question de temps. La pression du marché est énorme, nos clients demandent des renseignements concrets quant à l’éligibilité de leurs futurs projets de construction. Selon nos dernières informations, il faut que toutes les demandes pour les projets à venir soient introduites d’ici le 31 décembre, avec les offres d’un entrepreneur, pour encore pouvoir profiter du taux super-réduit de trois pour cent de TVA sur ces constructions. Donc bien sûr, c’est le rush et nous aimerions avoir le plus d’informations possibles pour pouvoir les transmettre à nos clients et les faire profiter encore de cet avantage.

Le gouvernement a décidé vendredi dernier de retirer les plans sectoriels, qui vous ont causé quelques soucis aussi. Vous en êtes satisfaits ? Comment voulez-vous intervenir dans le processus décisionnel sur ces plans et quels furent vos principales critiques ?

Je suis mitigé sur la question. Nous avons déjà beaucoup travaillé sur le sujet, nous avions par exemple mis en place quatre groupes de travail pour chacun des plans sectoriels. Les résultats de leurs travaux ont servi à la rédaction de nos avis sur les plans sectoriels. Pour nous, le plus important est d’avoir une hiérarchie claire entre les différents textes réglementaires : l’IVL, les plans sectoriels, les PAG, les PAP et les autorisations de construire. D’ailleurs nous avions fait part de nos réflexions au ministre des Infrastructures François Bausch (Verts), qui a assisté à notre assemblée générale le 22 octobre.

Que la procédure ait été stoppée pour des questions d’ordre juridique est une chose, mais j’espère que ce n’est vraiment qu’une interruption temporaire d’un an, comme annoncé, et non une remise aux calendes grecques. Car un des principaux problèmes pour la planification de l’espace au Luxembourg est que la propriété privée prime sur tout, même sur l’intérêt public. Je vais peut-être sonner comme un communiste en disant cela, mais pour moi, il faut clairement définir les niveaux hiérarchiques. Dans certains cas, l’intérêt national devrait être prioritaire, au-dessus de toutes les autres considérations, notamment privées.

Nous avons besoin d’instruments fiables et clairs qui nous permettent de planifier en toute sécurité. Et ces instruments doivent être facilement lisibles, une sorte de Ketty Thull de l’architecture et de l’urbanisme.

Justement, les architectes et ingénieurs se plaignent régulièrement que le métier devient de moins en moins créatif et de plus en plus administratif, qu’il faut sans cesse adapter son savoir aux les lois et règlements en vigueur... Vous semblez vous attendre à une amélioration dans le cadre de la réforme administrative ?

Cela fait des années que nous travaillons à cela. Voyez-vous, il y a actuellement quelque 1 500 dispositions déclenchant une procédure qui s’appliquent à nos métiers, nous aimerions arriver à ce qu’il n’y en ait plus que la moitié et que tout cela devienne plus clair. Le ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative, Dan Kersch (LSAP), vient d’ailleurs de présenter le site guide-urbanisme.lu, qui est le résultat du travail de la Cellule de la facilitation de l’urbanisme en collaboration avec l’OAI. Le site est relié au Géoportail, et les propriétaires de terrain, les planificateurs et les architectes peuvent y avoir, par simple clic, une sorte de check-list indicative de toutes les procédures à suivre pour par exemple pouvoir construire.

Le Luxembourg pourrait être à l’avant-garde européenne en ce qui concerne la culture du bâti, car le territoire est limité. Je regrette que nous n’ayons aucun débat public sur la culture architecturale ici, que le seul discours du moment est celui sur l’isolation thermique des bâtiments selon une certaine norme. On devrait avoir une pensée plus holistique, voir les choses dans un contexte plus large. Il est d’ailleurs tout à fait salutaire que dans le cadre des démarches pour les plans d’aménagements particuliers d’une certaine envergure, les différents acteurs impliqués, comme l’administration de l’Environnement, celle des Ponts & chaussées, la commune et les architectes se réunissent en amont du projet pour regarder ensemble quelles sont les contraintes.

Est-ce que votre profession ressent les conséquences de la crise économique et financière et de la politique d’austérité du gouvernement ? Par exemple il y a aujourd’hui presque plus de grands chantiers publics prestigieux comme le furent les musées, les salles de concert ou d’autres infrastructures d’intérêt national... Et est-ce que le marché privé suffit pour contrebalancer cette perte de revenus ?

Nous, dans notre bureau, n’avons pas encore ressenti la crise. Au contraire, nous avons même un pic de commandes, qui sont souvent anti-cycliques. Mais il faut dire aussi que nous ne dépendons pas vraiment du secteur public, je connais des confrères qui ressentent beaucoup plus fortement les mesures d’austérité de l’État. En général, les cotisations de nos membres – qui sont calculées sur base du chiffre d’affaires des bureaux – sont restées assez stables depuis le début de la crise, en 2008.

Pour moi, la vraie crise de l’architecture est une crise structurelle : il faut remettre en cause les choses de manière beaucoup plus fondamentale. Nous devons nous demander si nous sommes des artistes ou plutôt des artisans, quelle est notre proximité par rapport aux promoteurs et quels sont les modèles qui restent pour construire. Ce pays a peut-être besoin d’une autre architecture que ces maisons et résidences « nullachtfünfzehn » (quelconques, ndlr.) qui poussent partout comme des champignons. L’OAI s’engage, avec la Fondation de l’architecture, pour la promotion d’une architecture de qualité et pour un débat critique.

Vous voulez que soir considéré votre apport à l’économie luxembourgeoise aussi bien dans le développement du nation branding pour le Luxembourg que dans les efforts d’export de Luxembourg for business. D’ailleurs vous êtes en discussions avec le ministère et Luxembourg for business. Où en sont ces projets... ?

Nous sommes en train de finaliser un livre, en collaboration avec Luxembourg for business, regroupant des projets que des architectes autochtones ont fait à l’international. Il y a en a certains qui construisent régulièrement à l’étranger, nous voulons le faire valoir. Toutefois, il faut aussi se poser des questions sur le contexte dans lequel on construit alors, je pense qu’il est essentiel de bien connaître le territoire sur lequel on est actif et ses contraintes. C’est le célèbre think global, act local. Quand nous parlons export, nous pensons en premier lieu à la Grande Région. Beaucoup de confrères de la région travaillent désormais chez nous, nous aimerions que le contraire s’applique aussi, que la réciprocité joue. C’est sur ce terrain-là que nous devons faire plus d’efforts, aidés par les instances publiques. Car nos architectes sont tous multilingues... D’ailleurs cent pour cent des architectes ont fait leurs études à l’étranger. Il n’y a donc pas de raison que cet export ne puisse pas se faire.

Le week-end dernier ont eu lieu les Assises du patrimoine, discutant la politique du gouvernement en la matière et les stratégies à adopter. L’OAI a réussi à faire siéger un de ses membres (Arlette Schneiders) dans la Cosimo, mais cette commission n’est guère respectée dans ses avis, comme l’a prouvé le cas de la tour Hadir... Quel est pour vous le statut du patrimoine architectural au Luxembourg et que faudrait-il améliorer ?

Le patrimoine est extrêmement important. Or, si pour le Service des sites et monuments nationaux, le principe est que ne sont considérés comme patrimoine que les bâtiments de plus de 70 ans, je suis d’avis que même ce qui est construit aujourd’hui peut être considéré comme patrimoine architectural. Quand on voit combien de bâtiments, qui font partie du patrimoine sans être protégés, sont défigurés parce qu’on n’a pris en compte que l’aspect de l’isolation thermique, sans considérer la valeur architecturale, c’est dramatique. Économiser de l’énergie est certes important, mais on exagère vraiment dans ce domaine actuellement. On devrait disposer d’un répertoire des bâtiments dignes de protection, que le SSMN a commencé à établir, et en arriver à une approche plus globale. Un propriétaire d’une maison protégée est doublement pénalisé s’il ne peut pas la détruire pour maximiser le profit de son terrain avec la construction d’une résidence banale, et si, en plus, tous les voisins peuvent construire de telles résidences. Il est donc enfermé dans sa belle maison historique et ne voit que des horreurs en regardant par la fenêtre, c’est absurde. Il faudrait arriver à protéger un contexte cohérent aussi, sans tomber dans une trop grande nostalgie.

Jos Dell (57 ans) est diplômé de l’Université de Liège ; après avoir travaillé en indépendant, puis en association avec Marc Ewen, il a fondé le bureau M3 architectes en 1997, avec entre autres Marie Lucas. Parmi leurs projets : la nouvelle Cour de Justice de l’Union européenne au Kirchberg (en association avec Dominique Perrault et Paczowski & Fritsch), le Rehazenter, de nombreux immeubles de bureaux ainsi que les aménagements soft du Théâtre national ou de la Banannefabrik. Il préside l’Ordre des architectes et des ingénieurs-conseils depuis octobre 2013.
josée hansen
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