Réseaux sociaux

Exil pour le fondateur du principal réseau social russe

d'Lëtzebuerger Land vom 05.12.2014

Le réseau social VKontake est plus populaire en Russie que Facebook. Cela n’a pas empêché son fondateur, Pavel Durov, âgé de trente ans, de se retrouver il y a quelques mois dans le collimateur de la police à Saint-Pétersbourg, d’être forcé de revendre ses parts dans l’entreprise à des proches du pouvoir et de finir par fuir son pays. Depuis Londres où il était récemment de passage, il a raconté ces derniers jours au New York Times sa version des événements, controversés, qui ont abouti à son éviction et à son départ. Quand bien même des taches d’ombres demeurent et pourraient bien ne jamais être élucidés, l’affaire jette une lumière crue sur la façon qu’ont le pouvoir et les milieux économiques russes d’aujourd’hui d’aborder les réseaux sociaux, les jeunes pousses du Net qui percent et les entrepreneurs qui n’ont pas le petit doigt sur la couture du pantalon.

Durov n’est certes pas le premier entrepreneur russe en vue à subir les foudres du Kremlin : avant lui, il y a eu Mikhail Khodorovski, l’oligarque le plus riche de Russie au début des années 2000, tombé en disgrâce en 2003 lorsqu’il est arrêté, accusé de fraude et condamné. Son principal tort était d’avoir déplu à Vladimir Poutine en dénonçant avec force la corruption dans son pays. Le fondateur de VKontakte raconte que lorsque des policiers armés jusqu’aux dents lui ont rendu visite chez lui, il a commencé à se poser des questions sur son avenir dans son pays. VKontakte (« en contact » en russe), lancé en 2006, s’est hissé au premier rang des réseaux sociaux russophones, atteignant quelque 280 millions de comptes en novembre 2014. L’histoire de l’entreprise a été mouvementée, avec de considérables va-et-vient dans son actionnariat pas très faciles à décrypter. Ce qui est clair, en revanche, c’est que que le vent a vraiment commencé à tourner pour Durov lorsque VKontakte a refusé de collaborer avec les services de renseignement russes comme ceux-ci le souhaitaient, notamment au moment des événements du Maïdan (les services exigeaient que le réseau leur remette des détails personnels des membres d’un groupe lié aux mouvement de protestation ukrainien). Pavel Durov estime que c’est aussi son refus de fermer un groupe de soutien au militant anti-corruption Alexei Navalny sur VKontakte qui a profondément irrité le Kremlin. Des actionnaires de VKontakte proches du pouvoir ont pris le contrôle de la firme début 2014, puis ont racheté la part que détenait encore Durov.

Durov a aussi fait parler de lui en relation avec le sonneur d’alerte Edward Snowden en lui offrant un emploi, au plus fort de l’affaire déclenchée par ses révélations et alors qu’il était réfugié à Moscou dans un statut inconfortable : une initiative probablement jugée mal venue par les autorités alors que Vladimir Poutine se livrait à un savant kriegspiel planétaire. Bien que dépossédé de ses parts dans VKontakte, Pavel Durov ne se laisse pas décourager : il parcourt aujourd’hui le monde pour promouvoir Telegram, un réseau social crypté qui compterait cinqaunte millions d’utilisateurs, presque tous en-dehors de Russie, selon ses déclarations au New York Times.

Les malheurs de Pavel Durov sont le triste reflet d’une emprise croissante du pouvoir russe sur le Net, un espace apparemment trop libre pour être compatible avec son ambition chaque jour plus visible de contrôler voire de faire taire toute voix discordante en ligne. Le succès de VKontakte prouve pourtant que des startups russes du Net peuvent elles aussi devenir des géants du secteur. Elles pourraient même préfigurer une alternative crédible au modèle d’affaires fondé sur l’extraction de ressources fossiles que promeut le Kremlin. Il y a cinq ans encore, le Net russe était un espace strictement non réglementé, au point de générer régulièrement des frictions entre les ayant-droits occidentaux et les autorités de la Fédération de Russie. Le contrôle croissant que celles-ci déploient désormais sur les internautes n’est cependant pas motivé par la volonté de préserver les revenus des ayant-droit, mais par leurs efforts d’asseoir leur contrôle sur la société.

Jean Lasar
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