Un invité d’honneur CSU, une position écologique tiède et la Heemecht en clôture – en vue des législatives, la Baueren-Allianz, proche du DP, se réaligne sur le mainstream paysan, donc à droite

Le parti des paysans

d'Lëtzebuerger Land vom 02.02.2018

Scène Cercle I Ce lundi soir, le Tout-Luxembourg politique se pressait sous le lustre et les moulures du Cercle Cité. Un quart du gouvernement, une quinzaine de députés, une flopée d’ex-ministres, le prétendant au trône chrétien-social, la maire de la capitale, le président de la CGFP et Astrid Lulling. L’occasion était pourtant peu glamoureuse : la séance académique célébrant les trente ans de la Baueren-Allianz, le lobby paysan libéral qui compte à peine 500 membres et quatre mandats sur quinze à la Chambre d’Agriculture (contre huit pour la Centrale paysanne). Le gratin politique occupait les premières rangées de la salle des fêtes, aux côtés de négociants de machines, représentants de coopératives paysannes et employés de la Raiffeisen. Dans la seconde moitié de la salle, des centaines de paysans endimanchés assistaient au spectacle. Sur demande explicite de la Baueren-Allianz, comme l’expliquait le modérateur à un auditoire surpris, la soirée se clôturait sur Ons Heemecht entonnée debout.

Les élus tentaient de se profiler comme des familiers des agriculteurs. « Cela fait seize ans que vous venez ici pour les pots du nouvel an ; ici c’est presque votre Staminee », disait la maire libérale Lydie Polfer. Elle se remémorait les vacances que, petite fille, elle passait chez ses grands-parents à la ferme, évoquant des souvenirs « terribles » : « J’y ai beaucoup appris, également sur la mort. Ces poulets décapités continuant à courir dans tous les sens… » Le Président du Parlement, Mars Di Bartolomeo (LSAP), soulignait qu’il était « une sorte de petit Hobbygärtner » : « Dès que je serai pensionné, je passerai beaucoup plus de temps dans mon jardin », promettait-il. Les agriculteurs, qui se perçoivent comme entrepreneurs, semblaient contrariés. Ils réclament du respect et se voient comme les boucs-émissaires d’une société déconnectée des réalités rurales qui veut et la bouffe (bon-marché) et la morale (écologiste).

Circuits bleus Pour comprendre la concentration de dignitaires politiques à la séance académique – qu’on ne retrouve ni aux événements de la Centrale paysanne ni du Fräie Lëtzebuerger Baureverband (FLB) –, il faut s’intéresser à son président depuis toujours, Camille Schroeder. « Je le répète tous les ans : Nous ne sommes pas un petit syndicat, mais un représentant d’intérêts », martelait-il ce lundi. Omniprésent dans les coulisses du milieu agricole, Schroeder a un carnet d’adresses bien rempli et un entregent naturel. Dans son discours au Cercle, le ministre de l’Agriculture, Fernand Etgen (DP), loua « le style spécial » et le « networking intelligent » du lobby paysan libéral. Camille Schroeder obtient facilement une audience auprès d’une administration ou un déjeuner avec un ministre pour plaider ses doléances. (Il comptait ainsi parmi ses proches l’ancien Premier ministre Jean-Claude Juncker.)

La Baueren-Allianz reste essentiellement une clique DP. Son président, Camille Schroeder, et son vice-président, Marco Koeune, étaient tous les deux candidats DP aux législatives, le premier en 1999 et en 2004, le second en 2009 et en 2013. On peut voir ces circuits bleus à l’œuvre. Via Michel Malherbe, le maire DP de Mersch et ancien responsable commercial chez Total Luxembourg, Camille Schroeder obtient une ristourne sur le mazout pour les membres de son syndicat. Lors de son dernier « Summerfest » à Bettange-sur-Mess, des barriques de pétrole estampillées Total ornaient le chemin menant au hangar où se tenait la fête. En 1994, Camille Schroeder commence à promouvoir le biodiesel et crée Agroénergie SA, une coopérative réunissant un demi-millier de paysans cultivant 200 hectares de colza. Il voit alors l’avenir du « Landwirt » comme « Energiewirt » et convainc la maire DP de la capitale de convertir un tiers de sa flotte de bus au colza. (L’intérêt écologique du « biodiesel » restant contesté et la mobilité électrique gagnant du terrain, l’expérience tourna court.)

L’Allianz capitalise sur son image de lobby modéré, non-sectaire et raisonnable. Via son vice-président, Marco Koeune, converti au bio en 1993, elle dispose d’une crédibilité pour endosser le rôle d’intermédiaire entre paysans conventionnels et bio. L’Allianz garde ainsi les canaux de communication (officiels et officieux) ouverts avec le ministère de l’Environnement, pourtant vu comme l’ennemi numéro 1 dans le milieu agricole. Or, le discours de Camille Schroeder à la soirée du Cercle était très convenu et conventionnel. Il faudrait être « fier » de son métier (« ma breeder Broscht no baussen optrieden »). Car, malgré « les critiques fondamentales », l’agriculteur jouerait d’ores et déjà son rôle dans le développement durable. En vue des élections, le DP et son syndicat se réalignent sur le mainstream paysan, c’est-à-dire à droite.

Scène Cercle II La Baueren-Allianz avait ainsi invité le ministre CSU Christian Schmidt pour disserter sur les « zukünftige Herausforderungen der europäischen Landwirtschaft. » Ceci fut vu comme un affront par les organisations écologistes. Car, en novembre, le vote de Schmidt (contre l’avis de son gouvernement) au Conseil européen permit à Monsanto de continuer la commercialisation de l’herbicide glyphosate à travers l’Europe. Le ministre CSU aurait été invité avant son vote clivant, explique Marco Koeune. Le lobby paysan aurait réfléchi à rédiger un communiqué, avant d’y renoncer. « Nous ne voulions pas surcharger l’atmosphère ; et puis ce n’était pas à nous, petite Baueren-Allianz, de faire la morale à notre invité ». La venue du ministre allemand devait permettre à Camille Schroeder de s’afficher aux côtés d’un poids lourd de la politique européenne et à Christian Schmidt de retrouver une reconnaissance internationale à un moment où sa cote est au plus bas en Allemagne.

Le ministre CSU est reçu avec tous les honneurs : « Lieber Freund Christian, c’est pour nous tous un grand honneur que tu sois venu au Luxembourg », s’exlamait ainsi le ministre de l’Agriculture Fernand Etgen. Dans la première rangée, sa collègue, la ministre à l’Environnement Carole Dieschbourg (Déi Gréng), devait grincer des dents. Une semaine après ses sorties contre le ministre de l’Économie socialiste dans le dossier Fage, sa présence au Cercle aux côtés de Monsieur Glyphosate constituait un considérable effort diplomatique pour préserver un air d’union gouvernementale. Tentant d’éviter le sujet du glyphosate, l’« ami » du CSU commençait par saluer les « liebe Bäuerinnen » et enchaîna avec une blague sur la Bundesliga allemande. Puis de se lancer dans un erratique historique des trente dernières années et de la chute du Mur de Berlin. Ayant été taclé par Mars Di Bartolomeo – qui avait brièvement évoqué « un des grands thèmes qui a conféré une célébrité à une personne présente ici dans la salle » –, l’intéressé rendit le coup : « Les paysans s’arrachent les cheveux, ils se demandent : ‘Bin ich denn ein Hobbygärtner ?! » Puis de réitérer son credo : « Ja, auch Pflanzenschutz muss sein… Aber nur was notwendig ist ».

La guerre paysanne (1979-2001) Aucun des orateurs de la séance académique n’eut l’estomac assez solide pour revenir sur les sordides histoires des années 1980. Rétrospectivement, il est difficile de comprendre la violence qu’avait prise le conflit entre la Centrale paysanne, l’empire politico-économique dirigé par Mathias Berns, et les « rebelles » du FLB emmenés par Roby Mehlen, à l’époque encore membre du CSV. Il s’agissait d’une guerre fratricide, faite d’insultes et de pneus crevés, qui divisait les familles. (C’était, du moins tendanciellement, aussi une lutte entre petits Duerfbaueren conservateurs et grands Härebaueren sur leurs domaines.) Les sécessionnistes exporteront leur lait en Allemagne, tournant le dos à une Luxlait au fonctionnement opaque. Ils finiront à la merci des chaînes de discount Aldi, Lidl et Edeka. Entre le radicalisme du FLB et l’autoritarisme conservateur de la Centrale paysanne, la Baueren-Allianz se positionnait comme une « troisième voie ». Aujourd’hui, le calme est revenu. Beaucoup de membres de l’Allianz sont également encartés chez la Centrale paysanne ou le FLB. En 2008, les trois syndicats présentaient même une liste commune aux élections pour la Chambre d’Agriculture, l’atmosphère y serait « collégiale », entend-on.

Or, financièrement, le FLB et l’Allianz sont fragilisés. Leurs frais étaient longtemps couverts par une micro-redevance encaissée sur chaque kilo de lait que leurs membres livrent à la Procola, une coopérative qui rassemble la production luxembourgeoise avant de la transférer à la laiterie Muh-Arla, du côté allemand de la frontière. Il y a huit ans, regrette le président du FLB, Aloyse Marx, les coopérants auraient décidé d’abolir cette redevance. Le FLB tentera d’augmenter ses cotisations pour constater que « juste une partie de nos membres les payait ». L’impression de son journal fut arrêtée en 2013 et le poste de secrétaire à plein temps supprimé. La Baueren-Allianz, quant à elle, finance ses activités via sa coopérative, la Coop-Allianz, et le sponsoring (Total, Moulins de Kleinbettingen, négociants de machines agricoles). Si elle sort encore une petite publication (Allianz-Info), elle ne dispose ni d’une page Internet ni d’un permanent. Édité par la Centrale paysanne, l’hebdo De Letzebuerger Bauer, qui mélange éditos au vitriol, recettes de cuisine et petites annonces, est un instrument d’influence autrement plus efficace. Dans les administrations agricoles, sa lecture reste quasi-obligatoire.

Scène Cercle III Fernand Etgen répète son mantra postmoderniste : « Il n’y a pas de bonne et de mauvaise agriculture ! » Il s’agirait d’« une sorte de puzzle ». Les uns sont « dans la niche », produisant du bio ou des « produits sans gluten ou lactose », les autres livrent leur production aux grands acteurs de l’industrie agro-alimentaire ; mais tous se valent. Après un ardent « Happy Gebuertsdag, Baueren-Allianz ! », le ministre descend de la scène, manque une marche et évite de peu une chute sur le parquet ciré.

Dans le secteur, Fernand Etgen est vu comme un ministre faible, coupable d’avoir permis une OPA « verte » sur son ministère. Son prédécesseur, Romain Schneider (LSAP), avait parachuté le grand commis de l’État (et encarté socialiste) Marc Mathekowitsch au ministère de l’Agriculture, un homme de confiance qui agissait comme tampon entre le ministre, ses fonctionnaires et les syndicats paysans. Malgré les recommandations de certains de ses camarades du DP, l’ex-préposé à l’Enregistrement Etgen ne s’est pas entouré d’un cabinet politique. Ce qui le rend dépendant des fonctionnaires, pour la plupart issus d’une entreprise agricole (repris par le frère ou la sœur) et marqués par la tradition de la Centrale paysanne.

La grande hantise, c’est une intégration de leur ministère dans celui de l’Environnement, comme c’est déjà le cas dans une dizaine d’États membres. Les syndicats paysans ont pu constater à quelle vitesse le consensus changeait en découvrant dans le rapport Rifkin l’objectif : « Make 100 per cent of Luxembourg agriculture organic ». Aloyse Marx dit s’être senti exclu du groupe de travail « Food » auquel, pourtant, il participait. La faute, dit-il, à la politique linguistique : les discussions se menaient en français et les rapports étaient rédigés en anglais. (Dans son journal, l’Allianz publiera une traduction allemande du rapport pour ses lecteurs.) En manque de permanents, les syndicats paysans y envoyaient leurs présidents : « Or, entre mars et fin avril, c’est la saison principale pour l’agriculture, dit Marx. Je n’avais pas le temps de rédiger un papier de position, encore moins en anglais... »

Bernard Thomas
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