Völklingen et Mons

Une mémoire pour le futur

d'Lëtzebuerger Land du 22.06.2000

Ce fut « le » coup de grisou. Suite au choc pétrolier des années 1970, l'industrie sidérurgique dans la région Saar-Lor-(Lux) et chez notre voisin belge, pour ne citer que les pays les plus proches, connut la fermeture des usines les unes après les autres. Cette activité qui fit peu ou prou les dernières cent cinquante années de notre histoire connut en guise d'enterrement, l'envahissement par les herbes folles qui volent au gré du vent mauvais et s'ingénient à investir le moindre interstice dans le combat incessant entre l'homme et la nature.

Notre Sud eut beau créer le Pôle des trois frontières Rodange-Athus-Longwy, PED (Pôle européen de développement), la Lorraine mettre à sa tête un préfet bouillonnant et fort en gueule en la personne du moustachu Jacques Chérec, à Longwy (pour ne citer que cet exemple), on se dépêcha tant et si bien de faire table rase du passé que l'usine qui encombrait le brillant avenir technologique (qui, croyait-on, allait facilement assurer la relève) rasée ou vendue au poids du métal à des entrepreneurs chinois, transforma la vallée de la Chiers en un terrain miné, rempli de chausse-trapes aussi dangereuses que les obus oubliés de la guerre de 14-18, inexploitable.

On ne trouva rien de mieux, dans un des villages à la terminaison en « -ange » de la vallée de la Fench voisine, à Hagondange, dans la folle idée consumiériste d'attirer le chaland dans ce bout de France sans TGV, d'un exotisme impossible de par sa situation géographique en fin fond de territoire national et d'une naïveté frôlant l'inconscience d'occuper une jeunesse désoeuvrée, clouée sur place par l'idée d'un no future rompant avec la tradition héritée de père en fils que le travail à l'usine c'était toute une vie, de déguiser tout le monde en nains bleus, à batifoler sur commande dans un Wallibi Schtroumf à l'air de Lilliputiens ridicules au pied des mammouths agonisants... 

Et chez nous ? Aurons-nous le courage d'affirmer que notre mémoire industrielle s'écrit aujourd'hui (parce que sinon peut-être jamais) pour rendre un hommage mérité à un glorieux passé de labeur somme toute encore de mémoire fraîche et pour un devenir intelligent qui rime avec patrimoine, culture, (bio)technologies, écosystèmes, éducation, soit autant d'enjeux de société (culturels, sociaux et économiques) en ce début de troisième millénaire à préparer pour l'activité adulte de la jeunesse d'aujourd'hui (ils ne seront pas nécessairement fonctionnaire ou employé de banque), qui préfigure à travers les modes d'expression de ses loisirs, faussement analysés fun seulement, des formes de travail et de pensée de demain.

À Mons et à Völklingen, les démarches sont antagonistes, l'une plutôt volontariste (trop, peut-être), l'autre gérée au cas par cas (un peu au coup par coup aussi) mais exemplaires en tout cas d'une prise de conscience et d'une volonté, ce qui est aussi, déjà, quelque chose, sinon beaucoup. Völklingen a débuté au mois de mars sa deuxième « saison » d'activités et renoue avec une série d'événements musicaux dans l'impressionnante Salle des soufflantes pour les adeptes de la musique classique en août (un festival Bach), l'installation de lumière tous les soirs de l'été (signée Hans Peter Kuhn).

On peut se méfier du phénomène « festival » (il y en a partout et pour tous les goûts dans tous les recoins d'Europe pour les happy few de l'été) mais le sauvetage de la Völklinger Hütte, vaut, à commencer par le choc de la découverte de l'usine depuis l'autoroute dans le paysage du bassin sarrois. La déambulation autorisée cette année dans l'enceinte même de l'usine sur la voie ferrée du charbon, au pied du silo des matières premières, de la cokerie et du vertigineux monte-charge à minerai, fait mesurer à l'aune de ces gigantesques installations, l'histoire attachante et terrifiante à la fois de la richesse de la sidérurgie et des hommes qui l'ont faite au jour le jour.

Avant même d'embrayer la cinquième sur l'autoroute qui attend toujours la jonction avec le bastion Luxembourg, à Burmerange, la route tout à coup ouvre sur le paysage plus large du bassin de la Moselle d'abord et plus loin sur une autre dimension encore : la Sarre industrielle. 

À Völklingen, l'image est puissante  de la « cathédrale du travail » élevée au rang de patrimoine mondial par l'Unesco en 1994, cinq ans seulement après la cessation des activités sidérurgiques. Mémoire d'un temps pas si lointain où des Vulcains modernes, ces hommes qui suaient sang et eau à transformer un trésor arraché au ventre de la terre fabriquaient un produit de et pour le « progrès » de l'humanité. 

Le récit de l'acier qui se coulait là dans le creuset du « monde moderne » impressionne et résonne, effrayant aussi, où les frontières franco-allemandes jouèrent à qui perd gagne dans une lutte de pouvoir qui s'appela la guerre de 1870, puis les deux hécatombes des guerres mondiales du XXe siècle et dont les traces marquèrent encore longtemps la région Sarre-Lorraine. Fière mémoire aussi, forgée dans le bruit assourdissant des machines et la chaleur infernale des haut fourneaux, au rythme des coulées. C'est ce que rappelle l'exposition Eisen-Fer à Völklingen, pendant du Monde du travail, l'exposition de l'autre côté de la frontière invisible, au Musée du Bassin houiller lorrain-Carreau Wendel à Forbach. 

Pour nos aventuriers du far west européen qui jusque dans les années 1960 travaillèrent protégés par un chapeau de feutre seulement et un tablier d'aluminium contre les éclaboussures brûlantes, immigrés venus de la lointaine Pologne ou de la Botte italienne, cela signifiait la fierté surtout d'avoir acquis une identité, un statut social, gagnés à la cadence des trois-huit quand l'usine ne s'arrêtait jamais. Leur maisonnette dans la cité, le lopin de jardin, la bannière de la fanfare, la pyramide de la société de gymnastique, la scolarisation des enfants, le souvenir le jour de la Sainte-Barbe leur patronne, des victimes tombées au « front du travail » dans les explosions de haut fourneaux en surchauffe, étouffés par les gaz dans les galeries de mines écroulées ou les poumons silicosés, les cuites aussi le samedi soir de la paie au bistrot du coin, c'était toute leur vie. Avant que la machine s'arrête, trop lourde, trop vieille pour suivre l'évolution du temps accéléré par la mondialisation.

À Mons, dans le Hainaut, au coeur du borinage, l'histoire des « gueules noires », racontée aujourd'hui dans le Grenier à histoires du Pass-Parc d'aventures scientifiques, s'écrivit à peu près de la même manière. Sinon que la chaleur infernale des haut fourneaux, ici, s'appelait l'humidité et la nuit des galeries où s'extrayait le charbon. Le Crachet, arrêté en 1986, c'est cela et un monde qui défriche notre monde à nous. En 1994, la Province, soutenue par l'État belge et dans le cadre du plan européen Feder, a parié sur la découverte des sciences par la jeunesse et ainsi sur un nouveau démarrage économique qui passe par les innovations technologiques de la filière scientifique via l'enseignement dans les universités de la région.

L'intervention de Jean Nouvel, lauréat en 1997 de la consultation d'architecture européenne, est indissociable de l'avenir du Pass. On sait l'attachement de l'architecte aux zones portuaires et sites industriels ainsi qu'à leur mémoire sociale militante (la polémique récente à propos de l'avenir à Boulogne-Billancourt de la forteresse Renault sur l'île Seguin en témoigne), sa passion pour la nuit (que l'on retrouve dans la sonorisation peut-être un peu trop noctambule de l'exposition, peut-être un peu trop abstraite aussi Corps à corps), pour tout ce qui bouge et permet de bouger (l'accès au site et le parking façon piste d'atterrissage, les projections vidéo), le rapport concept-contexte (la couleur rouge - sa favorite - pour la passerelle d'accès qui se conjugue avec le noir réinventé des terres de remblais/ terrils, la tôle d'aluminium du Belvédère sur le paysage - non ce n'est pas cheap - et le long travelling façon cinéma de la passerelle d'accès avec ses travelators d'aéroport et les bornes interactives d'information sur les activités du Pass, jusqu'au buffet régime macro-bio qui s'accorde avec la vision précisément cadrée du Jardin des aventures paysagé et le terril, depuis la terrasse de la buvette.

À moins que tous ces clins d'oeil a priori pour initiés ne soient un détournement,  (l'architecte est un maître es provocations), une critique à sa façon, soft, du cybermonde de Paris à Tokyo... en passant par le Crachet. Ce serait bien là du Jean Nouvel militant, éternel enfant aussi, qui s'amuse à faire clignoter comme autant de flippers les jeux d'aventure (les enfants d'aujourd'hui, sont tous branchés, ils comprendront) sous la tente du Chapiteau des Sports. 

Mons n'hésite pas en tout cas à relever le défi. Si le Pass attend 300 000 visiteurs par an - c'est beaucoup mais la conurbation lilloise n'est pas loin, ni Paris et Bruxelles via la liaison Thalys. 

Bien sûr, l'entreprise est « hénaurme » et loin d'être terminée (le châssis à molette attend la finition de l'ascenseur panoramique, 400 millions de francs de subsides sont indispensables pour boucler définitivement le chantier en plus des 850 millions déjà alloués). L'époque semble défavorable aux nouveaux mammouths façon « parcs d'attraction », l'échec actuel de l'exposition universelle de Hanovre en témoigne, plus friande de la pétillante formule MoMA Guggenheim à Bilbao, qui ferait des petits un peu partout dans le monde. 

C'est sans doute là que réside la question de fond : 1. comment montrer le sauvetage d'un patrimoine sans le surcommercialiser ? et/ ou le muséographier à outrance ; 2. élaborer un concept scientifique sans tomber dans le monde utopique toc façon Futuroscope de Poitiers (qui malgré la médiocrité de son architecture connaît un succès qui ne se dément pas mais le goût aussi s'éduque), 3. montrer la dimension transdisciplinaire de la société d'aujourd'hui. Bien sûr, la solution miracle n'existe pas. La réussite totale non plus et on pourra toujours reprocher au concept du Pass d'être trop et à celui de Völklingen pas assez élaboré.

Les deux symboles de l'ère industrielle que sont le châssis à molette du Crachet et les haut-fourneaux de Völklingen ne s'inscrivent-ils d'ailleurs pas d'eux-mêmes dans notre mémoire aussi naturellement qu'ils le font dans le paysage en cuvette du bassin sarrois et celui hérissé de terrils de la région de Mons ? Leur forme qui s'érige dans l'espace tel des grattes-ciel racontent certes la conquête de la modernité industrielle. 

Mais la mémoire des hommes et des lieux disparaissant (l'Académie des beaux-arts de Sarrebruck fait le trait d'union et organise son académie d'été dans ses ateliers de la « ruelle des artisans »), ils deviendraient de vains symboles et une jeunesse, angélique (il est à espérer qu'on ne la veut pas ainsi), pécherait par ignorance. Il serait naïf ou cynique, ou simplement lâche de laisser la mémoire des usines et leur patrimoine s'évanouir avec le temps qui passe. Ces entreprises culturelles multidisciplinaires sur les sites industriels sortis de leur sommeil pour devenir des laboratoires d'idées, des espaces économiques et de loisirs ont de beaux jours devant elles. À Esch-Belval aussi, à condition que nos politiques veuillent bien accorder cette chance à la ville et à ses friches.

 

Informations sur la visite et les activités du Pass au téléphone 0032 70 22 22 52 et www.pass.be. Le Pass est ouvert au public depuis le 4 mai 2000. Sur la Völklinger Hütte, informations au téléphone 00 49 68 98-9100-0 et mail@voelklingerhuette.org. La Völklinger Hütte, patrimoine culturel mondial, est ouverte tous les jours de 10 à 19 heures, installation lumineuse jusqu'à 22 heures.

 

Marianne Brausch
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