Roumanie

Contre la corruption

d'Lëtzebuerger Land du 02.02.2018

Trois gouvernements en un an, deux Premiers ministres qui tombent comme des mouches, et un chef de parti condamné à la prison et soupçonné d’avoir détourné des millions d’euros de fonds européens… La situation se présente mal chez les sociaux-démocrates roumains. Mardi 30 janvier, la majorité de gauche a voté au Parlement la formation d’un nouveau gouvernement dirigé par Viorica Dancila. Inconnue du grand public cette eurodéputée de 54 ans est connue pour être une amie très proche du chef du Parti social-démocrate (PSD) Liviu Dragnea. « Cette femme n’a jamais connu de conflits », a-t-il déclaré après avoir annoncé sa nomination à la tête du gouvernement.

Depuis que le PSD a gagné les élections législatives en décembre 2016 avec 46 pour cent des suffrages, Liviu Dragnea cherche désespérément la perle rare pour le poste de Premier ministre. Il rêvait de se retrouver à la tête du gouvernement, mais la loi roumaine interdit au condamné pénalement d’occuper ce poste. En 2016 Liviu Dragnea a été condamné à deux ans de prison avec sursis pour fraude électorale. Il est actuellement jugé pour abus de pouvoir dans

une affaire d’emplois fictifs, et il fait par ailleurs l’objet d’une autre enquête pénale où il est soupçonné d’avoir détourné 20 millions d’euros de fonds européens. « Depuis 2001 le suspect Liviu Dragnea a mis en place un groupe criminel dont le but était de détourner les fonds publics et les fonds européens en utilisant l’évasion fiscale, le blanchiment d’argent et l’abus de pouvoir », affirme le communiqué du Parquet national anticorruption (DNA).

Ne pouvant prétendre au poste de premier ministre, Liviu Dragnea a nommé à sa place Sorin Grindeanu, un proche collaborateur. La mission du chef du gouvernement était de mettre fin à la campagne anticorruption et de modifier la loi pénale afin de blanchir le casier judiciaire de M. Dragnea. C’était sans compter avec la réaction de milliers de Roumains qui, en février 2017, sont sortis dans la rue pour protester. Six mois plus tard, les sociaux-démocrates se faisaient harakiri politique au Parlement en faisant tomber leur propre gouvernement en votant une motion de censure.

Mihai Tudose, le nouveau Premier ministre, était censé changer la loi pour sauver son chef, mais il a préféré passer la patate chaude au Parlement. Cette insoumission face au chef du parti lui a coûté son poste. Le 15 janvier il était débarqué par M. Dragnea et les lois censées stopper la campagne anticorruption étaient votées au Parlement. Cependant des dizaines de milliers de Roumains ont à nouveau pris d’assaut la place publique afin de crier leur colère. « On en a assez de ces voleurs condamnés à la prison qui veulent diriger la Roumanie, avait crié Silviu Cornu, un jeune informaticien qui ne rate pas une manifestation contre Liviu Dragnea. Depuis un an notre monnaie s’effondre face à l’euro, les prix ne cessent d’augmenter et ces incompétents qui nous gouvernent nous promettent monts et merveilles. Ce troisième gouvernement en un an est le pire de tous. On va bientôt regretter le dictateur Nicolae Ceausescu. »

La colère des Roumains ne cesse de monter et l’opinion publique n’a pas dit son dernier mot. La Commission européenne non plus. « Nous suivons avec inquiétude les derniers développements en Roumanie, lit-on dans un communiqué signé le 25 janvier par le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et le vice-président Frans Timmermans. L’indépendance du système judiciaire roumain et sa capacité à lutter efficacement contre la corruption sont les pierres angulaires d’une Roumanie forte au sein de l’Union européenne. La Commission invite le Parlement roumain à repenser la ligne de conduite proposée, à ouvrir le débat. »

À qui la faute ? Liviu Dragnea se déclare innocent et accuse la délégation de la Commission européenne à Bucarest de transmettre de fausses informations à Bruxelles. « Ce sont des mensonges envoyés à Bruxelles au goutte à goutte, a-t-il déclaré pour se défendre. « La Commission européenne est très bien informée en ce qui concerne les modifications du cadre juridique en Roumanie, lit-on dans le communiqué rendu public par la délégation de la Commission à Bucarest. Nous sommes en contact avec le gouvernement, le Parlement et la société civile dans le cadre du mécanisme de coopération et de vérification. »

La Roumanie avait rejoint l’Union européenne (UE) en 2007 en s’engageant à remplir les critères en matière de corruption et de réforme judiciaire. Les progrès de la justice ont été appréciés à Bruxelles, mais la campagne anticorruption lancée par les procureurs et les magistrats depuis quelques années est aujourd’hui menacée par des hommes politiques qui risquent la prison. L’UE est aussi en désaccord avec d’autres pays de l’ancien bloc communiste tels la Pologne, la Hongrie et la Bulgarie où le respect de l’Etat de droit est de plus en plus relatif. La commissaire européenne à la Justice, la Tchèque Vera Jourova, a d’ailleurs annoncé le 24 janvier s’être vue confier la mission de proposer un cadre projet sur la nécessité de respecter l’Etat de droit pour pouvoir bénéficier de financements européens dans le cadre du prochain budget de l’UE 2021-2027. Les Roumains espèrent que M. Dragnea a entendu le message.

Mirel Bran
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