Fractus V

Liberté, je danse ton nom

d'Lëtzebuerger Land vom 15.01.2016

Cinq danseurs matures et expérimentés : Dimitri Jourde, formé aux arts circassiens ; Johny Lloyd, spécialiste de lindy hop ; Thomé Dutena flamenco ; Patrick TwoFace, hip hop, et Sidi Larbi Cherkaoui, nommé récemment directeur artistique du Ballet royal de Flandres.

Quatre musiciens spécialistes de leurs traditions musicales respectives, mais à l’affût de valorisation croisées : Shogo Yoshi, musicien et chanteur japonais, Woojae Park, Coréen, Kaspy N’Dia, Africain et Soumik Datta, Indien.

Fractus V se situe dans la suite de Fractus créé en mai 2014 pour trois danseurs et pour les quarante ans du Tanztheater Wuppertal de Pina Baush. Le point de départ reste les thématiques de la liberté d’expression ainsi que la problématique de la manipulation et de l’objectivité. Inspiré de la pensée de Noam Chomsky, le créateur réitère l’urgence de la remise en question régulière de la pensée eu égard au flux d’information auquel nous nous trouvons exposé. Face à la propagande constante économique et sociale, l’indépendance intellectuelle est le rempart.

Créée en mai 2015, la première de la pièce a eu lieu à Anvers en Septembre 2015 et fait indéniablement écho aux tragiques événements de l’année passée. Les mouvements du danseur mourant à répétition, sous l’impact retentissant (via les percussions) des balles tirées à bout portant transpirent de réalité et d’actualité. Rebondissant de multiples fois telle une balle, la répétition de la scène parvient à créer un effet légèrement comique à cette scène terriblement réelle et gomme son côté tragique. Cherkaoui, chorégraphe productif et populaire en Europe, interroge la dimension à reprendre quant aux contours de la liberté d’expression. Minimaliste, la scène est en noir et blanc avec au sol des formes en bois triangulaires qui évoluent selon la nécessité de la chorégraphie.

Plusieurs petits discours et interrogations de la part des danseurs en guise de fil conducteur de la pensée du chorégraphe et une kyrielle de tableaux de groupes alternant avec des solos, les uns plus époustouflants que les autres. Un vrai défi et une véritable remise en cause de chacun des danseurs à chaque tableau. Aucun compromis pour la facilité. L’imagination des gestes surprend encore, malgré tout ce qui a pu être exploité dans les créations antérieures. Le travail toujours plus en profondeur donne lieu à des passages uniquement centrés sur des enchaînements atypiques et une technicité ponctuellement exclusivement rattachée aux mains, poignets, épaules, etc.

Un véritable travail d’orfèvre du corps et des mouvements dans une diversité de style, d’aisances et de qualités (rythmique, souplesse, détente, physique) qui renvoie à l’expression libre de chacun et à la possibilité du vivre ensemble au sein d’une société interculturelle… bref un beau rite de passage pour commencer l’année 2016 tout en sérénité.

Emmanuelle Ragot
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