Cinéma

L’autre champs de bataille

d'Lëtzebuerger Land du 02.02.2018

Côte est des États-Unis, début des années 1970. La guerre est au Vietnam, le peuple est dans la rue et le président Nixon s’époumone au téléphone dans son bureau oval. Alors que soldats et manifestants sont filmés à la même échelle, le locataire de la Maison Blanche n’apparait qu’au bout d’une focale très longue, au loin, bien loin des préoccupations de ses administrés. La raison de son courroux, c’est la presse. À quelques kilomètres de là, le New York Times vient de sortir une enquête remettant en cause les gouvernements, successifs et actuel, dans la gestion de la guerre. Un lanceur d’alerte, terme qui n’existe pas encore, leur a transmis des documents confidentiels. À Washington, le rédacteur en chef du Washington Post, Ben Bradlee (Tom Hanks) est furax et réclame à ses enquêteurs de faire l’actualité, pas de la lire. Lui aussi veut son gros coup et la newsroom vient d’hériter d’une copie de l’étude de McNamara (Bruce Greenwood), l’ancien secrétaire à la Défense, qui prouve les manquements de l’État dénoncés par le Times. Mais la situation est délicate : le journal est désormais la propriété de Kay Grahams (Meryl Streep), qui vient de l’hériter de son mari qui lui-même en avait eu la jouissance après la mort du père de son épouse. Celle-ci, secondée par une armada de conseillers en tout genre, est en train de gérer une peureuse entrée en bourse. De plus, elle est une amie proche de Robert McNamara. Pourtant, Kay prend de l’assurance, enfin convaincue de sa mission. Les conseillers économiques et juridiques enragent, Bradlee exulte : c’est une lutte de haute volée qui commence.

Forcément attendu, le nouveau film de Steven Spielberg, sobrement intitulé The Post, reste d’une douloureuse actualité. Puisque depuis un an, la presse est la principale ennemie du gouvernement américain, accusée de n’agiter que des fake news quand elle fait son travail d’information, le cinéma hollywoodien a décidé de voler à sa rescousse. L’engagement en faveur d’un certain féminisme (la dame prend les décisions) et surtout de la liberté de la presse (américaine) demeure bien policé et souffre d’un certain manque d’audace. Mais par les temps qui courent, il fait office de brûlot engagé défendant corps et âme le premier amendement de la constitution américaine. Hollywood ayant besoin de héros, Spielberg érige alors le duo Streep-Hanks en incorruptibles garants de la vérité, en veillant à y apporter un peu de nuances : elle a du mal à s’imposer, il ne cache pas son esprit de compétition. Le rythme est soutenu mais l’intrigue décomplexée : ce que l’on observe n’est pas une histoire, mais bien l’Histoire en train de se faire.

Ce que montre finalement Spielberg, par cette caméra si nerveuse, ses travellings incessants, tournoyants, par cette aptitude à enfermer les personnages les uns contre les autres puis s’ouvrant enfin mais gardant la force du nombre, c’est le pouvoir du collectif, le bien commun qui triomphe des dissensions : les journalistes au sein de leur rédaction d’abord puis toute la corporation, mais aussi le peuple. La colère citoyenne, en 1971 comme en 2017, est si méprisée des petits messieurs qui s’agitent dans les couloirs de la Maison Blanche que la presse, qui informe et recueille la parole des protestataires, concentre toute la haine du pouvoir.

Comme un ultime avertissement, le film se termine sur l’arrestation des cambrioleurs dans les locaux du parti démocrate de Washington, situés dans le Watergate, qui mènera à l’affaire du même nom, approfondie par le Post, et à la démission de Nixon. Certaines guerres ne finissent jamais.

Marylène Andrin-Grotz
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