Théâtre

La petite épicerie

d'Lëtzebuerger Land vom 22.04.2004

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran d'Eric-Emmanuel Schmitt, une pièce vivement controversée par les pairs. Un auteur commercial au même titre que Marc Lévy, Amélie Nothomb ou Paul-Loup Sulitzer. Ce sont en effet des pseudo-philosophes parisiens (ou presque), des écrivains d'un style accrocheur, facile, mais voilà ce sont aussi des hommes (et femmes) d'affaires hors pairs.

Ces gens inspirés-là lancent des idées révolutionnaires, abordent les grands thèmes de l'Humanité avec un regard soi-disant neuf, leur regard de non-spécialiste, avec un renouveau de grande conscience... tout ça, apparemment. Mais celui qui gratte un peu, s'apercevra bien vite qu'un Eric-Emmanuel Schmitt est un usurpateur. Ses textes, romans ou pièces de théâtre ne sont pas complètement mauvais  - la preuve : le public aime, et ils sont même adaptés au cinéma1 -, mais ils n'excellent en rien du tout. D'autant plus lorsqu'on apprend grâce aux débats de spécialistes (Magazine littéraire) que pour le fameux Monsieur Ibrahim et les fleurs du coran, son auteur futé ou arriviste (selon le degré de dénonciation dont on souhaite témoigner) a littéralement pompé des passages entiers d'un grand auteur, Emile Ajar, le pseudonyme de Romain Gary et de son roman La Vie devant soi. Ce dernier, violemment controversé, car lui aussi s'est joué de son entourage, se faisant passer pour son propre neveu et se voyant décerner une seconde fois le prix Goncourt (ce qui à priori est interdit), bref...

Eric-Emmanuel Schmitt a retourné l'histoire racontée dans La Vie devant soi, d'un vieux juif et d'un jeune arabe, il a créé un jeune Moïse triste et un vieil épicier sage, d'origine arabe, Monsieur Ibrahim. Ce qui fait mal, lorsqu'on lit d'autres auteurs francophones, tels qu'Aziz Chouaki ou Tahar Ben Jalloun, qui abordent les mêmes sujets, mais avec beaucoup plus de rigueur et de lucidité... c'est que Monsieur Schmitt prétend presque trouver la solution au drame israélo-palestinien, savoir mieux que quiconque parler des religions. Mais toute sa démarche sonne faux et manque cruellement d'engagement réel, de réflexion et d'investigation.

La mise en scène luxembourgeoise de Claude Schmit et l'incarnation des deux personnages majeurs de cette pièce par Norbert Rutili plaisent au public. Le minuscule TOL est rempli à raz bord, les petites dames et les grands messieurs suivent de près l'évolution de Moïse vers Momo, ce voyage initiatique, découvrant la rue bleue, l'épicerie (ce quasi confessionnal arabe) de Monsieur Ibrahim, la rue de Paradis... et ses prostituées. Dans un décor assez dépouillé, mais témoignant d'un large esprit ludique de la scénographe Dagmar Weitze se baladent quelques cagettes de bois, tapis orientaux, un comptoir de magasin improvisé et des inscriptions ça et là sur fond noir, tout ça pour l'univers chaleureux de l'amitié naissante. 

De l'autre côté, dans un coin surélevé, le monde austère du vieil avocat juif, père de Moïse, un homme cruellement frustré : un fauteuil classique et quelques bouquins éparpillés. Deux univers diamétralement opposés, celui de Moïse et de son géniteur glacial, et puis celui de Momo, un Moïse en mutation, qui se découvre bien vivant face à la sagesse de Monsieur Ibahim. Celui-ci calme et mystérieux, riche en milliers d'expériences humaines.

Cette transition est réussie grâce à un comédien  qui campe bien les deux personnages. Cela dit, on sent tout de même bien que Rutili apprivoise nettement mieux le vieil arabe originaire du Croissant d'Or, les pays de derviches tourneurs. Peut-être est-ce dû à l'âge, à la voix marquée ou à l'accent qu'a su développer le comédien. Mais le texte n'y est pas encore, il y a quelques dérapages légers, la fluidité manque encore. La pièce doit être davantage rodée. 

Voilà une pièce correcte, racontant de manière simple (pour ne pas dire simpliste) l'histoire de deux vies croisées, de deux hommes et de la magie de leur rencontre et de leur amour familial. Malgré la superficialité, il faut avouer que par moment, la scène du TOL dégage des paysages de ce voyage que Momo et Ibrahim nous racontent à tour de rôle, aux odeurs et aux couleurs franchement dépaysantes. Pour finir, il faut souligner la crédibilité de Norbert Rutili dans son travail gestuel maîtrisé. Ce comédien menu devient très grand et prend une belle ampleur dans sa prestation finale.

1 Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran de François Dupeyron, avec e.a. Omar Sharif et Isabelle Adjani, 2004

Prochaines représentations de Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran d'Éric-Emmanuel Schmitt, mise en scène par Claude Schmit, avec Norbert Rutili, au TOL, 143, rue de Thionville à Luxembourg, ce soir, 23 avril, ainsi que les 28, 29 et 30 avril et les 5, 6, 7 et 8 mai 2004 à 20h30. Renseignements et réservations au 49 31 66 ou par mail : tol@tol.lu.

Karolina Markiewicz
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