Littérature

Gallimard n’est plus Céline

d'Lëtzebuerger Land du 09.02.2018

La France vient de commémorer, de moins en moins dans l’unanimité d’ailleurs, le troisième anniversaire des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher. C’est le moment que Gallimard a choisi pour renoncer à rééditer les pamphlets antisémites de Céline. Il faut dire qu’on commémore beaucoup en ce moment en France, c’est même devenu un des passe-temps favoris du président Macron qui se cherche ainsi une porte d’entrée dans l’histoire.

Mais attention, en matière d’histoire justement, commémorer n’est pas célébrer, nous avertit-on, en ajoutant, puis en retirant le nom de Charles Maurras de la liste des anniversaires à disons... interroger. Ce qui n’empêche pas Robert Laffont de publier ce collaborateur pétainiste, antisémite, antirépublicain et nationaliste dans sa fameuse collection Bouquins. Ce même Maurras auquel Céline reproche pourtant de ne pas être assez antisémite, ce que Hitler reproche à Karl Lueger et Heidegger à Hitler. Eh oui, dans le marigot antisémite c’est à qui sera l’antisémite le plus pur. Expliquons-nous : Lueger (qui n’a pas usurpé son nom qui orne toujours un tronçon de la prestigieuse « Ringstrasse » de Vienne) était au début du siècle dernier le maire longtemps inamovible de Vienne, dont le virulent antisémitisme fit par deux fois refuser l’empereur de lui accorder l’investiture. S’il n’arrivait pas à ses fins de faire advenir un « judenreines Wien », c’est qu’il définissait les Juifs par leur religion et non pas par leur race, comme le lui reproche Hitler dans Mein Kampf, autre brûlot récemment réédité en Allemagne avec force notes de bas de page et autres mises au point contorsionnées. Eh oui, les Allemands ont fait preuve de la même « Gründlichkeit » pour republier ces feuilles que pour élire des décennies plutôt leur sinistre auteur.

Quant à Heidegger, dont on a édité il y a peu les Schwarze Hefte qui contiennent eux aussi leur pesant de haine antisémite, et que d’aucuns s’obstinent à appeler les cahiers bruns, il défendait, si l’on ose dire, un antisémitisme « ontologique », moins vulgaire pensait-il, que l’antisémitisme racial et biologisant des nazis. Heil-de-guerre prêche en somme un antisémitisme « philosophique » qui suffit à disqualifier tout son système de pensée et les philosophes devraient le lire aujourd’hui, non pas comme un des leurs, mais comme un moment de leur histoire, un peu comme les physiciens lisent aujourd’hui Aristote. Que les derniers thuriféraires du vieillard de Todtnauberg doivent aujourd’hui admettre cette triste vérité, justifie amplement, non, rend nécessaire aujourd’hui la publication et la réédition de ces textes, aussi nauséabonds soient-ils.

Et il devrait en aller de même pour les pamphlets de Céline. À notre époque de chasse aux sorcières où on censure Schiele dans le métro de Vienne, où on crache à la figure de Catherine Deneuve pour avoir osé élever la voix contre un nouvel ordre moral, le plus prestigieux éditeur de France verse donc lui aussi dans l’autocensure, feignant oublier que son commerce a été poursuivie à la Libération pour avoir collaboré avec l’occupant nazi. « Deux poids et deux mesures ! », crie-t-on alors dans les prétoires et sur les réseaux sociaux. Un Charlie Hebdo pourrait ainsi continuer à insulter les imams alors que Céline n’aurait plus le droit de cracher sur les rabbins.

Erreur ! Charlie se moque de la religion, de toutes les religions monothéistes, alors que Céline appelle à la haine voire au meurtre d’hommes et de femmes que d’aucuns veulent définir par une religion. Et pourtant, cette histoire est un mauvais procès autant qu’un mauvais processus. Les trois pamphlets de Céline n’ont jamais été mis à l’index, et c’est l’auteur lui-même et puis sa veuve qui compte aujourd’hui 105 printemps qui se sont toujours opposés à leur réédition, comme s’ils voulaient faire oublier cette prose haineuse et délirante. Contrairement au « grand » Heidegger qui a méticuleusement programmé la publication posthume de ses Cahiers Noirs avec leur lot d’élucubrations antisémites. Le « philosophe » Heidegger considérait donc que ces écrits faisaient partie intégrante de son œuvre, alors que l’écrivain Céline préféra jouer à Tartuffe en cachant ces livres qu’on ne saurait lire.

Et pourtant, on a toujours continué à pouvoir se procurer les brûlots sur Internet et ailleurs, et au Québec ils ont été réédités il y a trois ans, quand ils sont tombés dans le domaine public. (Au Canada, en effet, l’œuvre devient libre de droits cinquante ans après la mort de son auteur, alors qu’en France, il faut attendre 70 ans.) Et s’il est vrai que l’édition canadienne est publiée et annotée par des gens qui ont eu certaines accointances avec l’extrême droite, rien n’empêche Gallimard d’accompagner son édition d’un appareil critique rédigé par des historiens au-dessus de tout soupçon. Renoncer à cette publication c’est se faire complice du silence de Céline et nous priver du droit de savoir qu’un des plus grands écrivains français du siècle dernier était aussi un des plus grands salauds.

Mais il faut bien reconnaître que le texte de Céline se disqualifie tout seul. Pour le dire avec la fameuse boutade de Pierre Desproges : c’est moins cher que Sartre, car avec un seul de ces pamphlets on a à la fois La nausée et Les mains sales. Si André Gide pensait retrouver le génie littéraire de l’auteur du Voyage au bout de la nuit dans Bagatelles pour un massacre, le psychiatre que je suis ne peut voir dans les trois pamphlets autre chose qu’un symptôme « d’une raison qui s’est perdue dans la folie » selon les propres maux de l’auteur. Les neurologues se feraient une joie de diagnostiquer dans ces pages les signes d’un syndrome de Gilles de la Tourette qui pousse les malades atteints de cette maladie à proférer compulsivement des injures sans ponctuation et des onomatopées infantiles et scatologiques.

Céline invective les Juifs à la manière du capitaine Haddock injuriant ses ennemis imaginaires et se sent menacé par les « puissances africano-négro-judéo-maçonniques » comme le premier paranoïaque venu, hanté par les théories conspirationnistes. Les coq-à-l’âne, les associations spontanées guidées par l’homophonie et jusqu’aux troubles du cours de la pensée, type fuite des idées, évoquent pour le spécialiste l’état maniaque du psychotique. Cela, bien sûr, ne dédouane pas Louis-Ferdinand Destouches qui a viré par on ne sait quel égarement du médecin des pauvres à l’anarchiste fasciste et collaborateur. Un collabo non pas opportuniste, mais un excité passionnel qui écrit comme il chie, vomit et éjacule.

Céline ne réfléchit pas comme Heidegger ou Maurras, il écrit comme il respire et comme il pète. Au tribunal de l’histoire, cela ne le fait pas bénéficier pour autant de l’article 64 du code pénal qui définit la démence au moment du passage à l’acte et exempt son acteur d’une peine pénale. Car il est vrai que la diarrhée verbale de ces étrons « littéraires » retrouve aussi les termes même de Heidegger quand il évoque les « Machenschaften » et l’« inauthenticité » du peuple juif qui, incapable de sentiments, ne pourrait se réfugier que dans l’imitation et le plagiat.

Au moment où l’antisémitisme tombe une nouvelle fois le masque en Autriche, en France et ailleurs, il est indispensable de mettre à jour et à nu ces crachats qui montrent la similitude, pour ne pas dire l’identité de la « pensée » des Hitler, Heidegger, Maurras, Céline, Le Pen, Strache et bien d’autres. Sinon, le massacre autour de la bagatelle de ces maux éditoriaux nous mettrait tous dans de beaux draps.

Paul Rauchs
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