Plan social en vue chez RTL Group

Contrat sans concession

d'Lëtzebuerger Land vom 06.09.2019

Schlack ! Le couperet tombe ce mercredi 28 août sur les salariés de RTL Group au Luxembourg. 85 des cent personnes employées au Corporate Centre, soit l’entité qui chapeaute depuis le Kirchberg les activités internationales du géant des médias, doivent partir. Cinquante quitteront l’entreprise. 35 rejoindront le site de Cologne. Personne ou presque n’a vu la lame poindre. L’annonce de la « restructuration » intervient au fond d’un communiqué titré « RTL group unveils new leadership structure ». Il est précédé par la communication « RTL Group reports highest-ever first-half revenue ». Les ventes ont augmenté de cinq pour cent et atteint un volume de 8,6 milliards de dollars en six mois, un record depuis douze ans. Lourd, large et froid, le couperet écarte 85 pour cent des salariés du siège.

Contacté, le département communication assure que « toutes les opérations basées au Luxembourg ne seront pas affectées par la restructuration ». Resteront « plus de 600 employés » de la télé, de la radio, de l’information en ligne, de l’entité gestionnaire de l’infrastructure Broadcasting Center Europe (BCE) et donc, du Corporate Centre, réduit à sa portion la plus congrue. Quinze personnes pour fournir « un cadre à la direction stratégique et le contrôle financier tout en gérant activement le portefeuille de holdings du groupe », selon la définition de la structure dans le rapport annuel 2018 du groupe.

Ses activités radio et télé sont nées au Grand-Duché en 1929 avec la Société luxembourgeoise d’études radiophoniques. La Compagnie luxembourgeoise de radiodiffusion lui a succédé en 1931 pour devenir CLT (télédiffusion) en 1954 puis CLT-Ufa, avec la fusion en 1997, de ses activités avec Universum Film AG. Radio Télévision Luxembourg, marque phare du groupe, est apparue en 1966. Quant aux actionnaires, français et belges jusqu’aux années 2000, ils sont aujourd’hui principalement allemands avec Bertelsmann AG, basée à Gütersloh.

« Wenn RTL seine Wurzeln kappt », titre ce mardi le Luxemburger Wort. « Das L in RTL wird immer kleiner », y témoigne le journaliste, représentant du personnel et membre du Conseil d’administration de CLT-Ufa, Serge Pauly. L’initiale du pays menace-t-elle d’être dissociée du sigle ? Quelques heures à peine après le communiqué de la société, le gouvernement rassure. « L’attachement de RTL Group au Luxembourg, y compris en tant que siège, n’est pas mis en cause », lit-on dans la communication. Le Premier ministre et ministre des Médias, Xavier Bettel, y invite le groupe à un plan social mais se dit tout de même « confiant » que RTL évolue de « manière positive au Luxembourg ».

Une toute première fois

Le doute demeure. Le lien entre le pays et le groupe dominé par les Allemands a déjà menacé de rompre. En 2007, « l’obtention de garanties sur le maintien du siège, de services vitaux, de centaines d’emplois et des programmes luxembourgeois était vue comme un succès du ministre des Communications, Jean-Louis Schiltz (CSV) » (Land, 13.01.2017). Une copie de l’accord « sur l’ancrage luxembourgeois de CLT-Ufa et RTL Group (…) pendant toute la durée des concessions » annexée au protocole général signé avec le gouvernement fuite en 2016 en marge du scandale Lunghi-Schram. (La qualité du service public audiovisuel délégué à RTL par l’Etat est alors questionnée suite à l’instrumentalisation d’une interview du directeur du Mudam par une collaboratrice de RTL Télé Lëtzebuerg.)

Aujourd’hui, le seul document public liant le Grand-Duché au groupe média se cache au fond du site de la Chambre des députés. Le dossier du débat qui a suivi, le 23 mars 2017, la déclaration de Xavier Bettel « au sujet de la convention portant sur la prestation du service public luxembourgeois avec CLT-Ufa et RTL Group » héberge ledit pdf. L’avocat et conseiller d’Etat, Marc Thewes y détermine la marge de manœuvre au regard du droit européen pour la prestation d’un service public par un opérateur privé. Attention aux aides d’Etat et au contrôle de la Commission européenne ! Le cabinet d’audit et de conseil KPMG y atteste avoir assisté « à la revue financière des activités luxembourgeoises de la télévision de CLT-Ufa ». « Le budget estimé pour 2021 (…) s’établit à 23,2 millions d’euros », font valoir dans cet extrait les auditeurs qui avaient été mandatés dès avril 2016 par le service des Médias et Communications pour mettre leur nez dans les comptes du diffuseur.

Le chiffre est retranscrit dans un tableau figurant en annexe du document clé pour la première fois lâché dans le domaine public : la « convention sur la prestation du service public luxembourgeois ». Depuis les années 1990 et les négociations en la matière, les versions luxembourgeoises du texte dormaient bien sagement dans des tiroirs de Jean-Paul Zens (commissaire du gouvernement près de CLT-Ufa et directeur du SMC de 1993 à 2019) rue large ou dans ceux d’Alain Berwick (directeur général de RTL de 1994 à 2016) boulevard Pierre Frieden, bien à l’abri de l’œil du Sauron bruxellois et des regards de la concurrence.

Pour la partie qualité de la convention, c’est ceinture, bretelle, parachute. Rédigé dictionnaire des synonymes en main en marge de l’interminable shitstorm consécutif à l’affaire Lunghi/Schram le texte tient CLT-Ufa « responsable du contenu des programmes ». Le concessionnaire « peut dès lors se doter des moyens nécessaires pour assumer efficacement cette responsabilité éditoriale, en ayant égard à la liberté de conscience et d’expression de ses journalistes, qui s’entend comme une indépendance d’esprit dans le respect de la véracité, de l’objectivité et de l’honnêteté de l’information, du caractère pluraliste de l’expression des courants de pensée et d’opinion, des droits d’autrui et de la loyauté envers l’éditeur employeur. »

Le tableau financier (lui aussi pour la première fois dévoilé) détaille le budget TV estimé. Il confirme d’ailleurs le secret de Polichinelle selon lequel la radio est bénéficiaire quand la télé enchaîne les déficits. Entre neuf et dix millions de 2021 à 2023 inclus. Les députés s’entendent pour le financer dans une limite de presque trente millions d’euros sur les trois années. Jusqu’à fin 2020, CLT-Ufa finance intégralement le programme. La mécanique opère depuis les années 1950. La contrepartie ? L’Etat concède à l’opérateur l’utilisation des fréquences pour accéder aux marchés : Allemagne, Belgique, France, Luxembourg et Pays-Bas. Mais du fait de l’utilisation croissante d’autres réseaux (hertzien national, satellite ou large-bande), les fréquences luxembourgeoises ne portent plus la contrevaleur nécessaire à la prestation du service public télévisuel.

On en mesure maintenant la valeur. En sus des recettes publicitaires évaluées autour de neuf millions d’euros, le tableau publié sur le site de la Chambre estime à cinq millions d’euros annuels l’apport de CLT-Ufa au financement de la télé. C’est le prix payé par RTL en contrepartie des fréquences, comprend-on. Or, selon des informations collectées par le Land, le déficit de la télévision couvert par RTL entre 2016 et 2020 s’échelonne plutôt entre dix et quatorze millions d’euros par an.

OmeRT(L)a

Mais le document publié sur le site de la Chambre ne porte que jusqu’à la fin 2023. Il ne mentionne pas non plus d’ancrage luxembourgeois de RTL Group. Ce qui explique l’inquiétude d’un départ éventuel. D’autant que l’opération de sale and lease back du siège voulue par l’ancien grand chef Alain Berwick a été repoussée sine die. Elle pourrait tout à fait aboutir en sale and bye bye. Auprès du Land, le délégué du personnel Serge Pauly confie que « beaucoup de gens se posent des questions sur ce qui va se passer après ». Le silence de l’amiral Schiltz, qui avait gardé le vaisseau attaché au port luxembourgeois quand il menaçait de voguer vers l’Allemagne (à la faveur de la transition Havas/Frère-Bertelsmann dans les années 2000), ne rassure pas. Celui qui occupe le poste de président de CLT-Ufa (obligatoirement de nationalité luxembourgeoise) depuis mars 2017 en remplacement de Jacques Santer (CSV) se mure dans le silence. Les députés se montrent aussi plutôt discrets. Seuls Laurent Mosar (CSV), Mars Di Bartolomeo et Franz Fayot (LSAP) convergent, étonnamment, vers une même inquiétude sur l’état d’information du gouvernement et sur les conséquences de l’éventuel plan social chez RTL. André Bauler (DP), freak des archives, s’ interroge lui sur le sort réservé à celles conservées par RTL depuis 1929 dans l’hypothèse où elles quitteraient le territoire.

Mais l’inquiétude serait exagérée. Un dirigeant de RTL nous confie sous couvert d’anonymat que le Luxembourg présente bien des avantages pour un groupe international réparti sur plusieurs marchés, notamment la France et l’Allemagne, dont les entités respectives pourraient autrement entrer dans une concurrence fratricide. Sans parler de l’avantage fiscal luxembourgeois et des gestes commerciaux opérés par le gouvernement. Outre la mise à disposition de fréquences, l’assurance d’agir seul sur le marché national ou le financement de l’infrastructure de diffusion (via BCE), l’État a apporté pour un bon prix à RTL un terrain sur le Kirchberg. La zone convertie en usage mixte résidentiel et bureaux a vite été valorisée par une cession des parcelles au développeur Giorgetti (voir article « Aide d’État cachée », Land du 28.04.2017).

Contacté, Eugène Berger (DP), membre du conseil d’administration de CLT-Ufa (selon la tradition d’y associer les principaux présidents de fraction), « ne se fait pas de souci, ni pour RTL ni pour son lien avec Luxembourg ». Le chef du groupe libéral compare le destin des 85 aux grandes manœuvres du personnel opérées dans les établissements de crédit depuis la fin du secret bancaire. Dans un environnement économique en mutation, les qualifications d’un jour ne valent pas toujours. « On a perdu du personnel dans les banques, mais on en a gagné sur la place financière dans son ensemble au final », constate le participant à la réunion du 28 août durant laquelle la restructuration a été annoncée. Selon les informations recueillies, RTL a informé le gouvernement de ses projets de restructuration en mars et a parallèlement travaillé avec des organisations paraétatiques liées à l’entrepreneuriat pour voir comment développer de nouveaux axes de travail, comme l’intelligence artificielle, grand dada du Premier ministre, ou les paiements, grand dada de Jean-Louis Schiltz.

Du rab pour les actionnaires

Le camarade chrétien-social au board de CLT-Ufa Claude Wiseler (en cours de remplacement chez CLT-Ufa par Martine Hansen, CSV) abonde. Netflix, Spotify, Amazon Prime. La concurrence fait rage. « Les groupes médias se restructurent partout. Le fait que RTL se prépare aux grands changements ne doit pas étonner. Nous veillons en tant que politiques à ce qu’un maximum d’activités demeurent au Grand-Duché », conclut l’ancienne tête de liste des chrétiens-sociaux en invitant à contacter le commissaire de gouvernement près CLT-Ufa.

En écho au directeur général de RTL Luxembourg Christophe Goossens, Paul Konsbruck se veut aussi (raisonnablement) optimiste. Entre les lignes et devant l’inquiétude grandissante, les deux lâchent qu’un accord cadre régit la délégation de service public audiovisuel jusqu’en 2030. Les dispositions relatives à l’ancrage de RTL au Grand-Duché demeurent. Le cadre 2021-2023 a été fixé faute de certitude sur l’avenir de la télévision et pour éviter une contrainte technique. Un partenariat public-privé d’une valeur supérieure à quarante millions d’euros contraint l’Etat à des rigidités administratives (loi de financement et soumission de marché public). Au surplus, les relations entre l’exécutif et l’actionnaire, la famille Mohn, sont qualifiées de « bonnes ». Le Premier ministre rencontre régulièrement « Liz ». Xavier Bettel s’est même rendu en septembre 2018, en pleine campagne législative, à Gütersloh.

Pas de crainte jusqu’en 2030 donc. Nos interlocuteurs expliquent la (radicale) décision du 28 août par l’arrivée en avril de Thomas Rabe aux manettes de RTL Group. L’Allemand natif de Luxembourg, 54 ans, veut donner plus d’autonomie aux entités nationales. Les différences entre les marchés rendraient la technostructure luxembourgeoise inutile. Seule la trésorerie locale trouverait grâce à ses yeux. « La restructuration du quartier général aurait pu intervenir il y a dix ans », glisse l’ancien directeur Alain Berwick. Les compétences de Thomas Rabe sont mises en avant. « Le nouveau group management committee (composé des membres de la direction générale et des chefs des trois principaux marchés) va dessiner le futur de notre société », annonce celui qui a débarqué de Bertelsmann, mais qui rêvait depuis toujours de diriger le groupe basé au Grand-Duché. Décrit comme austère, il veille sur les bijoux de la famille Mohn. Ceux-la peuvent se réjouir. RTL engraisse sa politique de dividendes pour compenser la chute de trente pour cent du titre sur un an.

Pierre Sorlut
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