Éditorial

Capitalism on steroids

d'Lëtzebuerger Land vom 16.11.2012

« Nous n’avons besoin ni de données biométriques, ni de garanties de sécurité. Ce dont nous avons besoin, c’est de la rapidité et de la bande passante ! », conclut Cory Finnell, directeur du marketing et de la communication de Big Fish Games, mercredi soir à la foire Luxembourg Gaming au Kirchberg. La société fondée en 2002 à Seattle, USA, a connu une croissance fulgurante en dix ans, employant aujourd’hui 650 personnes et distribuant plus de 3 000 jeux sur sa plateforme en-ligne, dont une grande partie sont développés in house. Big Fish atteint des centaines de millions de gamers dans plus de 150 pays – et a une sàrl. au Luxembourg depuis un an. Comme de plus en plus d’autres géants du métier, par exemple Rakuten, Innova, Nexon, Onlive, Zynga ou Kabam – « on a en moyenne une nouvelle société de gaming qui s’installe au Luxembourg par mois » s’enorgueillit Peter Sodermans de Luxembourg for business.
Mercredi, 700 personnes et 70 exposants participaient à cette foire B2B, s’adressant essentiellement aux professionnels et cherchant à connecter les développeurs et distibuteurs de jeux en-ligne avec les sociétés de service offrant des datacenters sécurisés et des connections à ultra-haut débit pouvant garantir cette rapidité essentielle à l’univers du jeu appelée latency et qui ne tolère aucun délai dans la connexion – sinon, ton personnage est mort ou ta voiture sortie de course. Ici, les fournisseurs d’infra-structures, privés et publics, des hommes de la cinquantaine en costume-cravate qui avaient déjà participé à la première ruée vers l’or du secteur d’il y a dix ans, avec la libéralisation des télécommunications et la croissance fulgurante de la téléphonie mobile, essaient d’attirer les jeunes sociétés de développement de jeux électroniques dont les initiateurs ont la moitié de leur âge et dont la société a été fondée il y a maximum cinq ans, qui ne s’imaginent guère qu’on ait jadis pu vivre sans téléphone portable et qui s’adressent à un public d’adolescents et de jeunes adultes, surtout masculin. Le potentiel est énorme : la société Newzoo répertorie 145 millions de gamers aux États-Unis en juin 2011, 36 millions en Allemagne ou 24 en France – tendance à la hausse. Sur le plan mondial, les chiffres d’affaires se situeraient, selon PWC, un des coorganisateurs de l’événement, aux alentours de 83 milliards de dollars en 2015.
Ces sociétés viennent au Luxembourg pour son infrastructure de connectivité et pour le contact direct avec les décideurs, certes, mais aussi pour les quinze pour cent de TVA sur le commerce en-ligne et pour les exonérations fiscales substantielles de 80 pour cent sur les licences. Et le Luxembourg veut participer à ce « capitalisme sous stéroïdes » (Cory Finnell), où l’objectif premier, avoué sans ambages est « to get to the customers and their money ». Les questions de protection de données, du sens de ces jeux, qui ne sont pas forcément très fins – soit on passe son temps à tuer des concurrents, soit on cherche un trésor, ou alors on se retire dans un univers régressif tout rose –, ou des conséquences comportementales sur les joueurs n’avaient pas leur place au Kirchberg. Où, par ailleurs, le marché pour le public local ne fut guère présent – bien que 200 personnes y travaillent désormais directement, dans une vingtaine de sociétés –, les professionnels du secteur ne le considèrent même pas dans leurs statistiques. Quantité négligeable. Dans ce sens, il y a beaucoup de similitudes avec celui de l’audiovisuel durant le siècle écoulé.
À Luxembourg Gaming, le mot crise n’est pas tombé de la journée. Dans cet univers parallèle magnifique, on promet aux utilisateurs un peu de rêve, de la « satisfaction instantanée », en achetant un jeu pour son mobile à quelques dizaines de centimes d’euros – mais les petits ruisseaux font les grandes rivières dans les caisses des distributeurs. Les retombées potentielles du secteur pour les caisses de l’État, à court ou à moyen terme, n’ont pas encore été chiffrées, mais certains y voient une nouvelle niche comme celle de la place financière dans les années 1980 ou celle de l’audiovisuel dans les années 1990. Et si la rédemption des caisses de l’État venaient de cette société du spectacle dont Jean-Claude Juncker avait décrété la mort il y a quelques années ?

josée hansen
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