Bertrange

La fin des Pharaons

d'Lëtzebuerger Land vom 14.10.2011

Après dix-huit ans de majorité absolue du parti libéral dans la commune de Bertrange (l’unique du DP au grand-duché d’ailleurs), le scrutin de dimanche 9 octobre a permis au parti des Verts de s’installer à la mairie en formant une coalition bleue/verte pour les six prochaines années. Présent depuis 2005 seulement à Bertrange, Déi Gréng a réalisé un score plutôt remarquable : 19,89 pour cent des suffrages exprimés, bien mieux qu’en 2005 où la récolte avait été de 15,10 pour cent. Avec ses trois mandats, contre un seul il y a cinq ans, Déi Greng va donc envoyer Caroline Hoeltgen, qui a assez largement devancé son colistier Pierre Weiland, à la mairie comme échevine (la première femme à la tête de cette commune), aux côtés des édiles libéraux sortants, Franck Colabianchi et Émile Krier, dont le parti a récolté 41,78 pour cent des suffrages, en forte perte de vitesse par rapport au précédent scrutin de 2005 (46,88 p.c.). Pour rappel : en 1999, le DP avait recueilli plus de soixante pour cent des suffrages. Le nombre total de sièges dans la commune est passé de onze à treize, du fait de la croissance de la population : trois vont à Déi Gréng, qui en gagne un de plus par rapport à 2005, trois pour le CSV, qui se maintient par rapport au srutin précédent, un pour le LSAP, qui conserve son mandat de 2005 et six pour le DP, qui garde lui aussi son niveau d’il y a six ans.

Tout le monde semble satisfait de cette nouvelle distribution du jeu politique communal, à commencer évidemment par Caroline Hoeltgen, qui voit dans le résultat de dimanche une réaction plutôt saine de la population de Bertrange ainsi que la volonté des gens de s’impliquer davantage dans la politique communale et se s’exprimer. « Les gens, assure-t-elle dans un entretien au Land, en avaient assez de n’avoir qu’une seule couleur, en place depuis plus de dix-huit ans ». Pour son collègue du parti vert, Pierre Weiland, il s’agit d’un « retour à la normale » dans le jeu démocratique : « Ce n’était pas une situation idéale qu’un seul parti prenne toutes les décisions », dit il.

Dans cette commune de 6 700 habitants particulièrement riche aux abords de la capitale, qui vote traditionnellement DP, comme à Strassen sa voisine, les électeurs ont exprimé dimanche une certaine inquiétude par rapport à l’avenir et le résultat du vote semble être une invitation aux édiles à maîtriser davantage les dépenses publiques. « La commune, résume Caroline Hoeltgen, est financièrement très riche, mais la population voit la crise financière et a donné des signaux pour que l’argent de soit pas jeté par la fenêtre ».

La construction de la piscine wellness Les Thermes, cofinancée et co-gérée avec la commune voisine de Strassen pour un montant qui a largement crevé l’enveloppe initiale de 24 millions d’euros (son coût fut de 38 millions d’euros et ses frais de fonctionnement atteignent 1,5 million par an, que se partagent Bertrange et Strassen), est l’une des réalisations les plus controversées des édiles sortants. Les Verts ont essentiellement fustigé l’envergure de la piscine ainsi que la conception du bâtiment : « Quelle perte d’énergie, souligne la future échevine, il conviendra de réfléchir davantage à l’avenir avant de s’engager dans de tels projets ».

La nouvelle mairie (un budget initial de 4,6 millions d’euros avait été approuvé par le conseil communal en décembre 2006, mais il a été presque multiplié par deux au final, à 8,6 millions d’euros) fait aussi partie de ces projets dispendieux qui font partie du passé, même si la construction d’un bâtiment plus spacieux que l’ancien se justifiait sûrement : il y a désormais deux conseillers communaux supplémentaires. De plus, Monsieur le Maire dispose désormais de son propre bureau, ce qui n’était pas le cas avant. « La nouvelle mairie n’a pas fait l’objet d’un concours d’architectes, déplore Pierre Weiland, le nouveau hall de sport du Centre Attert est sans doute la plus belle salle du pays, mais il a coûté cher. Ce que nous constestons de façon générale, c’est le peu de transparence avec [-]laquelle les Bleus ont conduit leur [-]politique ».

La mise en place au centre du village et, maintenant que le contournement de Bertrange a été réalisé, d’une zone partagée entre les piétons, les cyclistes et les automobilistes où la vitesse sera limitée à vingt ou trente kilomètres/heure, fait le consensus au niveau des formations politiques, ainsi que parmi la population. Le seul parti à s’y être opposé est le CSV, qui a obtenu 25,5 pour cent des voix contre 23,3 pour cent en 2005.

Bertrange attend désormais le feu vert du ministère des Transports avant de lancer les grands travaux qui redonneront du cachet au centre de la localité une fois que le concept de « mobilité douce » y aura été expérimenté. Ce projet devrait représenter un investissement de 8,9 millions d’euros, selon les chiffres cités dans la presse par le premier échevin sortant, Émile Krier.

Dès dimanche, les cartes semblaient donc distribuées pour rassembler une coalition entre le DP et Déi Gréng. Les responsables des deux partis sont en train de finaliser un programme de coalition pour les six prochaines années. « Le score était trop serré, sept mandats pour Déi Gréng, le LSAP et le CSV, contre six pour le DP, pour imaginer mettre en place une triangulaire entre les partis d’opposition », raconte Pierre Weiland. Il y a d’ailleurs à ses yeux, beaucoup de choses en commun entre les écologistes et les libéraux, ce que confirme Caroline Hoeltgen, qui se réjouit de pouvoir faire partie de l’équipe de Frank Colabianchi, le bourgmestre sortant « J’ai déjà eu le plaisir de travailler avec lui, notamment depuis 2006 dans la commission scolaire, explique l’élue écologiste. Le bourgmestre se montre très ouvert aux idées des Verts ».

Les enjeux pour les six prochaines années sont de taille. Il faudra par exemple essayer de garder à Bertrange une population jeune, qui éprouve de plus en plus de difficultés à s’y loger tant les prix des logements ont dérapé dans cette commune du centre, l’une des plus chères du pays. Si les édiles communaux connaissent tous les propriétaires fonciers, il leur est difficile de « les faire bouger » et les inciter « à lâcher » leur terrain pour équilibrer l’offre et la demande de logements.

Pour tenter de freiner la spéculation immobilière et permettre à des jeunes familles et des ménages peu argentés d’accéder à la propriété, la commune a lancé un nouveau programme d’habitations « sociales », baptisé A Rilspert. Un lotissement « à densité raisonnable » d’une vingtaine de maisons qui font la part belle aux espaces verts. Ce lotissement sera d’ailleurs intégré dans la future zone partagée. Mais le prix d’appel des maisons tournera autour de 450 000 euros, étant entendu que le terrain sera mis à la disposition des propriétaires selon la formule du bail emphytéotique. « C’est encore cher pour certains jeunes », souligne Caroline Hoeltgen.

Il y a quinze ans, la commune avait initié un premier programme de [-]logements sociaux au lieu dit « Eechels », qui a fait s’installer à Bertrange des familles qui n’auraient jamais eu autrement les moyens d’accéder à la propriété. Et la greffe avec le reste de la population n’a pas si mal réussi.

Véronique Poujol
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