Chronique Internet

Souriez, vous avez payé

d'Lëtzebuerger Land du 06.09.2019

C’est connu, la Chine a plusieurs longueurs d’avance pour ce qui est des moyens de paiement. Alors qu’en Europe, les méthodes faisant appel aux portables ont encore du mal à gagner du terrain face aux cartes en plastique, ces dernières sont déjà désuètes dans de nombreuses situations de la vie quotidienne dans la République populaire, De Shenzhen à Pékin, il est commun de payer une course en taxi et d’autres services et marchandises depuis son smartphone à l’aide de WeChat ou Alipay. À présent, les géants Tencent et Alibaba, qui diffusent ces applications mobiles de paiement, passent à l’étape suivante en proposant de payer par reconnaissance faciale. À la caisse du supermarché, au moment de régler, le client esquisse un sourire face à la caméra du terminal de paiement, et le tour est joué. Pour convaincre les consommateurs d’adopter cette méthode, les arguments ne manquent pas. Pas besoin d’emmener son téléphone pour faire ses courses, pas de queue au moment de payer, pas de risque de piratage. Alipay, filiale de l’« Amazon chinois » Alibaba, a déjà déployé son système dans une centaine de villes et prévoit de consacrer 420 millions de dollars au cours des trois prochaines années pour continuer de développer sa technologie « Smile-to-Pay », tandis que Tencent propose son application « Frog Pro » à ses 600 millions de clients depuis le mois d’août, rapporte le Guardian.

Les Chinois, sans doute résignés à vivre dans une atmosphère de surveillance permanente, ne semblent pas s’inquiéter outre mesure des risques de cette technologie pour les libertés publiques. Alors que les pays occidentaux se sont habitués à observer les autres nations adopter leurs technologies avec commisération – teintée d’une certaine admiration lorsqu’elles parviennent à accomplir un de ces fameux bonds technologiques –, ils vont cette fois-ci se retrouver dans la situation inverse. Comment se positionneront les sociétés occidentales lorsqu’elles seront elles-mêmes confrontées de but en blanc à ces solutions dites « disruptives » ? Autant réfléchir dès maintenant aux garde-fous requis pour s’assurer de ne pas plonger la tête première dans un capitalisme de surveillance totalitaire.

Car à étudier la façon dont les technologies de reconnaissance faciale ont été déployées jusqu’ici, il est légitime de s’inquiéter. Dans son livre The Age of Surveillance Capitalism, Shoshana Zuboff, de la Harvard Business School, met en lumière l’opposition déterminée rencontrée par l’Illinois Biometric Privacy Act, la législation de protection la plus avancée en la matière aux États-Unis, qui exige par exemple d’obtenir l’autorisation écrite des individus avant de collecter toute information biométrique. Facebook « travaille d’arrache-pied pour empêcher d’autres États d’adopter une loi comme celle de l’Illinois », rapporte-t-elle. Qu’une entreprise qui se prépare à lancer sa propre monnaie auprès de ses quelque deux milliards d’utilisateurs ait aussi dans ses cartons des solutions de paiement comparables à celles déployées en Chine est probable. Les États ont-ils encore les moyens de légiférer efficacement pour empêcher de tels scénarios de se réaliser ? Plutôt que de chercher à imposer des contraintes garantissant l’intégrité et la sécurité de leurs citoyens en même temps que le maintien des libertés civiles fondamentales, ne seront-ils pas plutôt tentés de s’allier aux géants du capitalisme de surveillance pour profiter, à la marge, d’un accès partagé à ces gigantesques bases de données et ainsi mieux contrôler leurs populations ? 

Loin de s’inquiéter de ces dérives, les consommateurs chinois réagissent avec coquetterie. Le Guardian rapporte que selon une enquête de Sina Technology, soixante pour cent des personnes interrogées ont estimé que le fait que leur visage soit scanné pour payer faisaient qu’ils se sentaient « laids ». Ce à quoi, sur le mode « le client a toujours raison », Alipay s’est engagé à remédier en intégrant des
« filtres d’embellissement » à ses caméras.

Jean Lasar
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