Le cas de la « Maison Berbère »

Façadismes

d'Lëtzebuerger Land vom 14.10.2010

Et si la « Maison berbère » était un cas d’école de la politique luxembourgeoise ? En pleines Journées du patrimoine, destinées à valoriser les bâtisses historiques qui ont survécu à la pression du marché immobilier, on apprend que la maison Goebbels, datant de la fin des années 1920, style art déco, est en train d’être détruite. Faute de demande de classification en temps utile, les instances en charge de la protection du patrimoine, i.e. le Service des sites et monuments nationaux (SSMN), n’ont pas pu s’opposer au projet d’un investisseur privé qui a acquis le terrain et l’objet afin d’y ériger un immeuble rapportant davantage. Mais, suite aux protestations publiques, notamment de la nouvelle association Luxembourg Patrimoine, proche de la ministre de la Culture par son président, une « solution » alternative fut cherchée. Et elle est ubuesque : la maison sera soigneusement démontée et ses éléments décoratifs – pierres et vitraux surtout – récupérés par une personne privée, un médecin généraliste appelé « mécène », qui les ajoutera comme ornements à la maison médicale qu’il compte construire à Grevenmacher. En guise de remerciement de sauver ainsi la face du ministère, il recevra le subside courant de trente pour cent des frais du SSMN.

En réalité, ce marchandage est complètement ridicule : la rue Glesener est défigurée depuis longtemps et le sera davantage, tout comme la ville – plateau du Saint Esprit, boulevard d’Avranches, allée Scheffer – le fut ces dix dernières années, surtout sous Paul Helminger. Dans cette ambiance entre bruxellisation du centre-ville et gentrification des anciens quartiers populaires, sauver quelques fragments d’une maison individuelle ne peut constituer qu’une excuse pour cacher l’absence totale de volonté politique en la matière. La réforme de la loi sur le patrimoine traîne depuis une décennie à la Chambre des députés, parce que la majorité ne peut se résoudre à imposer des limitations à la propriété privée traditonnellement jugée sacrée au grand-duché.

Alors, soit on n’en fait pas assez – une conservation du patrimoine cohérente, qui fasse sens – soit trop : le Luxembourg pourrait aussi adhérer aux théories d’un Rem Koolhaas, qui estime qu’on protège trop de choses dans une ville européenne et qu’il faudrait, au contraire, s’inscrire dans son époque, aussi avec son vocabulaire architectural et urbain. Mais au Luxembourg, on aime les signes, les symboles, les monuments et les coquilles vides de sens. Des exemples ? Le Musée de la forteresse, forcément, bâtiment somptueusement aménagé qui cherche toujours un contenu, ou les hauts-fourneaux à Belval, qui seront gardés comme des silhouettes, des « monuments dans la cité », mais dont le concept a été amputé de sa pièce centrale, le Centre national de la culture industrielle, qui devait expliquer ce patrimoine industriel. Et depuis mai, on parle même de rapatrier le pavillon luxembourgeois de l’expo de Shanghai, en guise de mémorial du succès d’un « petit parmi les grands » de l’économie mondiale. Au final, ces projets plus symboliques que sensés ne sont que du façadisme, une disneyfication de la cité, qui tente ainsi de faire le grand écart entre ancien et moderne, conservateurs et entrepreneurs. Ironie de l’histoire : au lieu de faire des économies, une telle approche sans queue ni tête engloutit des fortunes.

Et c’est dans cette lecture que la politique globale du gouvernement actuel peut être traitée de façadisme : prétextant une politique d’austérité, le gouvernement Juncker/Asselborn joue avec les symboles et les monuments (allocations familiales, indexation de salaires...) afin de tenter de concilier des intérêts opposés, sans vraiment considérer ni le coût, ni le sens des choses. Et ils appellent ça pragmatisme.

josée hansen
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