Le débat sur « l’évolution des médias et la qualité de la presse » annoncé par Xavier Bettel lors de l’affaire Lunghi/Schram aura lieu mardi. Après que le gouvernement a créé des faits accomplis

C’est bien d’en avoir parlé

d'Lëtzebuerger Land vom 05.05.2017

Pris au dépourvu « J’ai l’impression que la note d’intention de Xavier Bettel pour ce débat est un peu du bla-bla », estime la députée CSV Diane Adehm. Ils vont encore fignoler leur discours, répondent les députés Eugène Berger (DP) et Yves Cruchten (LSAP) à la question du Land concernant les thèmes qu’ils voudront aborder lors du débat de consultation « au sujet de l’évolution des médias et de la qualité de la presse » voulu par le Premier ministre et ministre des Médias Xavier Bettel (DP). Une première fois annoncé pour le 14 mars, ce débat aura finalement lieu mardi prochain, 9 mai. Les trois députés sont membres de la commission des Médias du Parlement, où, pourtant, aucune discussion n’a eu lieu en amont de cette discussion. Alors ils imaginent qu’ils parleront éducation aux médias, déontologie ou encore aide à la presse.

La lettre de Xavier Bettel au Parlement à ce sujet est très brève, elle ne fait qu’une page A4, comportant trois paragraphes généraux sur la « mutation profonde » du paysage médiatique et de la presse professionnelle ou la presse en-ligne en concurrence avec « une multitude de diffuseurs d’informations individuels ». Avant de se terminer, pourtant, sur l’annonce d’une « vision sur le rôle des institutions publiques dans le paysage audiovisuel », susceptible de déboucher sur un « plan d’action ». Au final, écrit le ministre, « un ajustement plus global du régime de promotion de la presse face aux nouveaux défis du numérique paraît souhaitable ». Donc, alors que les députés zélés vont se creuser les méninges d’ici mardi sur la nécessité d’une presse indépendante comme chien de garde dans une démocratie, surtout dans une époque où Donald Trump et Marine Le Pen la déclarent « ennemie du peuple », alors que les plus engagés voudront parler de la qualité du travail journalistique et de l’importance de règles de déontologie internes aux différents médias et de leurs organes de contrôle, Xavier Bettel voudra plutôt discuter cette réforme de l’aide à la presse annoncée dans le programme de coalition (« en concentration étroite avec les éditeurs luxembourgeois ») et qui n’a pas encore été véritablement entamée, à l’exception de l’introduction d’une aide forfaitaire pour la presse en-ligne.

L’annonce du débat sur les médias remonte à l’automne, lorsque le Premier ministre Xavier Bettel se vit reprocher d’avoir réagi précipitamment en condamnant l’alors encore directeur du Mudam Enrico Lunghi, après la diffusion par RTL Télé Lëtzebuerg d’un reportage le mettant en cause pour son comportement face à une journaliste insistante. Tombé dans le panneau d’un montage trafiqué,
Bettel ne s’était pas donné un temps de réflexion avant de prendre position, et tenta de se dédouaner en renvoyant la responsabilité à RTL. L’histoire se produisit à un moment fort inopportun, car la CLT-Ufa, maison-mère des activités de RTL au Luxembourg, était alors en train de négocier le renouvellement de son contrat de concession, qui expire en 2020, Xavier Bettel savait déjà qu’elle voulait de l’argent pour ses services au Luxembourg, menaçant, comme toujours, de quitter le pays si elle n’avait pas gain de cause. Et le Premier ministre avait, lui, besoin de l’accord du parlement pour engager des sommes conséquentes du budget de l’État pour RTL et le service public télévisuel qu’elle promet continuer à fournir. Donc annoncer une discussion sur la qualité dans les médias est une belle amende honorable pour les deux côtés, qu’on pourrait aussi interpréter comme une manœuvre de dissuasion.

La charrue devant les bœufs Car RTL avait bien compris qu’il fallait mettre la pression, menacer un peu de quitter le pays après presque un siècle de présence au Luxembourg, demander des garanties même trois ans avant la fin de l’actuel contrat de concession. En décembre, Xavier Bettel envoie une lettre au président de la Chambre des députés Mars di Bartolomeo (LSAP), lui demandant « de bien vouloir organiser » un tel débat de consultation au cours de la troisième semaine du mois de mars ; début mars, il envoie cette note sur les sujets qui devaient être traités dans ce débat (citée ci-dessus), alors annoncé pour le 14 mars, mais repoussé suite aux demandes d’informations de plusieurs députés de l’opposition. Or, le temps presse sur le dossier RTL : le 23 mars, Xavier Bettel fait une déclaration sur le contrat de concession, suivi d’un bref débat. En quelques heures, l’État s’est engagé à verser presque trente millions d’euros à la CLT-Ufa sur trois ans, entre 2021 et 2023, en guise de « couverture du découvert » des frais de production d’un service public télévisuel – la CLT-Ufa assumant elle-même quinze millions (!) d’euros sur trois ans, les recettes publicitaires étant estimées à 27 millions d’euros sur cette période.

En amont du débat, l’étude d’avocats Thewes & Reuter avait assuré au gouvernement que cette aide était tout à fait compatible avec le droit européen, et qu’elle pouvait même être attribuée sans mise en concurrence préalable, a.k.a. sans appel à candidatures (comme doit pourtant le faire le moindre marché public), les services audiovisuels, assurent les avocats, étant « exclus du champ d’application de la législation sur les marchés publics ». Et de conclure que « dès lors qu’aucune procédure spécifique n’est applicable, il suffit que le gouvernement donne à sa démarche une publicité suffisante pour assurer le respect des principes généraux de transparence et de non-discrimination ». Un peu de transparence pour dix millions d’euros par an, ce n’est pas trop cher payé. Le 31 mars, le gouvernement et la CLT-Ufa signent l’accord ; dans un communiqué, Thomas Rabe, le CEO de Bertelsmann et président du CA de RTL Group affirme : « L’implantation de RTL Group au Luxembourg dans un environnement à la fois stable, innovateur et international, constitue une des clefs de sa réussite. La perspective de voir la collaboration entre le Grand-Duché de Luxembourg, RTL Group et Bertelsmann se poursuivre ne peut que nous réjouir ». En parallèle, les presque 700 collaborateurs de RTL Group sont en train de déménager de leurs anciens bureaux et studios dans leur nouvelle RTL City juste en face, le soutien inconditionnel de la Ville et de l’État leur ayant permis de transformer leur terrain en or (voir d’Land 17/17). Lors de l’inauguration, le 19 avril, le champagne coule à flots, RTL a gagné sur toute la ligne, les présidents des principaux groupes parlementaires, membres du conseil d’administration, se réjouissent avec les dirigeants de RTL Group. Jean-Paul Zens, commissaire de gouvernement auprès de la CLT-Ufa, et Alain Berwick, alors encore responsable des programmes luxembourgeois et membre de la direction de RTL Group, ont une larme à l’œil ce soir-là (de satisfaction) : ce paquet financier pour RTL Group, c’est leur coup de maître, tous les deux partiront prochainement à la retraite. Paul Konsbruck (un ancien de RTL Group) et Christophe Goossens prendront la relève.

Les autres éditeurs pourtant ne s’y sont pas trompés en voyant, dans le débat sur la qualité un moyen de présenter leurs doléances financières. « Nous avons sans cesse des médias qui demandent à voir les fractions politiques avant le débat », constate ainsi Yves Cruchten. Mike Koedinger est le plus actif parmi eux. Le fondateur du groupe Maison Moderne, éditeur du mensuel économique Paperjam et de sa newsletter quotidienne (ouvertement « presse amie » du gouvernement Gambia) et de publications de niche comme Delano, Archiduc ou le City Mag de la Ville de Luxembourg, qui se qualifie lui-même de « première entreprise média indépendante », a non seulement publié un gros dossier sur le sujet du financement de la presse dans le magazine et sur le site, mais aussi envoyé un dossier d’une vingtaine de pages aux députés. Il y compare l’évolution de l’aide à la presse depuis son introduction en 1976 et les taux d’audience des différents médias concernés, pour en venir à la conclusion qu’il faut une « réforme équitable de l’aide à la presse ». Ses huit recommandations, publiées dans ce dossier, comportent non seulement des revendications pour ses activités (« considérer la presse digitale au même titre que la presse imprimée », « rendre les mensuels éligibles », « retirer le critère limitant le modèle économique du titre »), mais aussi des propositions pour couper dans les moyens financiers de ses confrères (« plafonner l’aide par marque média », « établir un dégressif des aides pour les groupes médias » ou « limiter la partie variable de l’aide aux strictes pages rédactionnelles »). Pour Mike Koedinger, il est inadmissible que deux groupes de presse, Editpress (Tageblatt, Quotidien, Revue, Jeudi) et Saint Paul (Wort, Télécran), se partagent 75 pour cent de l’aide à la presse, alors que le gouvernement libéral de Gaston Thorn avait introduit cette aide pour, au contraire, soutenir les petits journaux, qui ne seraient pas viables autrement, et donc la diversité (en 2015, derniers chiffres disponibles, le gouvernement a versé 7,5 millions d’euros à onze titres de presse, quotidiens et hebdomadaires).

La diversité est aussi le souci des porteurs de la petite radio alternative Radio Ara : Robert Garcia (Déi Gréng), le gérant de la sàrl Alter Echos, a envoyé un cahier de doléances en amont du débat, le 20 mars, soulignant les missions de service public assumées par la radio, qui, selon eux, offre notamment des programmes pour anglophones, forme des jeunes ou soutient la libre parole et la société civile sans jamais toucher d’aide à la presse ou de subvention publique. Ce communiqué de presse regrette que le gouvernement mette encore une fois « le paquet au profit de RTL » et une liste de propositions comporte entre autre l’idée de la création d’un « Fonds pour le pluralisme de la presse audiovisuelle ». Jean-Paul Hoffmann, le directeur de la radio publique 100,7, plaide, lui (sur Paperjam.lu), pour le renforcement des médias de service public, garants d’information équilibrée et neutre en temps de populismes, et regrette que le débat sur un « service public audiovisuel autonome » (i.e. une chaîne de télévision publique, RTL étant considérée avant tout comme entreprise commerciale) soit toujours étouffé. C’était probablement un des objectifs de la manœuvre précipitée en faveur de RTL Group. Selon nos informations, Hoffmann a aussi fait le tour des fractions pour leur faire part de ses idées (il n’a pas répondu à la demande d’information du Land). Cette année, la radio 100,7 reçoit six millions d’euros des caisses de l’État, deux tiers de ce que recevra RTL Télé Lëtzebuerg. Pour attirer l’attention publique sur l’importance de la radio et de sa riche programmation, une campagne d’affichage dispendieuse (« Alles wat wichteg ass ») orne actuellement les abribus et autres espaces d’affichage.

josée hansen
© 2017 d’Lëtzebuerger Land