Nouveaux tests de résistance pour les banques européennes

Scénario noir

d'Lëtzebuerger Land vom 16.02.2018

Le 31 janvier, la Banque centrale européenne (BCE) et l’Autorité bancaire européenne (mieux connue sous son sigle anglais EBA) ont lancé les opérations de « stress tests » auxquels seront soumises 48 banques de l’UE, dont 37 dans la zone euro, représentant 70 pour cent des actifs bancaires européens. Les résultats seront connus le 2 novembre (mais dès le mois de mai pour quatre banques grecques) et permettront notamment à la BCE de gérer plus finement les niveaux de capitaux propres exigés des banques qu’elle surveille.

Un stress test est une simulation comptable assez complexe. Il s’agit d’étudier comment un « choc » macro-économique ou financier impacterait les bilans des banques (niveau et qualité des crédits, valeur des actifs financiers détenus) et leurs comptes de résultats (marges d’intérêt et commissions, charges d’exploitation, provisions pour dépréciation). Une attention particulière est accordée à l’évolution des ratios réglementaires de solvabilité (minimum de fonds propres) et de liquidité.

Le scénario adopté pour cette nouvelle vague de tests est « le plus sévère à ce jour ». Il prévoit deux années de récession et de fortes tensions sur les marchés financiers et immobiliers. On a imaginé que l’UE connaîtrait deux années consécutives de baisse de son PIB en 2018 (-1,2 pour cent) et en 2019 (-2,2 pour cent), suivies d’un modeste rebond en 2020 (+0,7 pour cent). De ce fait, le PIB européen en 2020 serait de 8,3 pour cent inférieur aux prévisions fondées sur la poursuite de la croissance au même rythme qu’en 2017. On observerait un accroissement de 3,3 points du taux de chômage et une chute de 27,7 pour cent des prix de l’immobilier par rapport aux estimations actuelles. Des hypothèses plus sévères que celles élaborées en 2014 et en 2016.

Comment le secteur bancaire serait-il impacté ? L’EBA a identifié quatre risques systémiques, qui peuvent se combiner et créer ainsi un effet boule de neige très menaçant pour la stabilité du secteur bancaire. Tout d’abord, une correction brutale qui se produirait sur les marchés financiers mondiaux (actions surtout), dont « les valorisations sont élevées » souligne l’EBA : des tensions géopolitiques ou des changements d’attitude des investisseurs pourraient entraîner une chute de la valeur des actifs et appauvrir leurs détenteurs. Ensuite, l’impact d’un recul de l’activité économique et de la hausse du chômage sur la rentabilité déjà faible des banques de certains pays comme l’Italie. Troisième menace : une éventuelle remontée des taux d’intérêt, à cause de la prime de risque, pourrait rendrait difficilement soutenables l’endettement actuel, public (États) comme privé (entreprises et ménages) tandis que les conditions de financement deviendraient plus difficiles à l’avenir.

Enfin, les problèmes de liquidité dans la finance non-bancaire : si les fonds d’investissement, les fonds de pension, les compagnies d’assurances étaient contraints de brader des actifs pour retrouver un minimum de liquidité, cela accentuerait la chute de la valeur de ces actifs et pourrait contaminer l’ensemble du système. La sensibilité aux chocs de certains modèles d’affaires bancaires sera également étudiée.

Curieusement l’EBA, qui déménagera dans quelques mois de Londres à Paris pour cause du Brexit, mentionne peu la sortie du Royaume-Uni de l’UE, cette dernière étant intégrée au « large éventail de risques macroéconomiques » évoqué dans le scénario, sous l’angle de l’impact sur les échanges commerciaux de l’Union européenne.

Les stress tests sont relativement récents dans l’univers bancaire. Apparus après la crise asiatique de 1997, ils ne sont pas montrés très convaincants : ainsi ceux conduits aux États-Unis avant 2007 n’avaient pas décelé la gravité de la crise bancaire qui pourrait résulter d’un recul brutal des prix de l’immobilier. Par la suite ils se sont généralisés et durcis, aboutissant notamment au renforcement des exigences en matière de fonds propres. En Europe, les premiers stress tests se sont néanmoins avérés décevants : jugés trop indulgents, ils n’auraient rien apporté de plus que la notation par les agences spécialisées.

Ceux de 2010 ont été organisés sous l’égide du Comité européen des superviseurs bancaires, et ont porté sur 91 grandes banques européennes. Publiés en juillet 2010 les résultats étaient globalement positifs avec seulement sept établissements défaillants. Mais la faiblesse de ces banques était déjà connue des agences de notation. Pour couronner le tout, peu après la publication des résultats, plusieurs banques ayant passé les tests avec succès ont connu de graves difficultés, notamment les banques irlandaises qui ont dû être recapitalisées en catastrophe par l’État, faisant exploser le déficit public irlandais et posant ainsi les jalons de la crise des dettes souveraines.

Pour restaurer leur crédibilité et leur utilité, la nouvelle Autorité bancaire européenne, créée en janvier 2011, a organisé de nouveaux tests dès l’année suivante avec des conditions plus sévères. Cette fois, huit banques européennes sur 90 ont échoué (cinq espagnoles, deux grecques et une autrichienne). Elles ont dû très rapidement augmenter leurs fonds propres (à hauteur de 2,5 milliards d’euros). Seize banques n’ont réussi l’examen que de justesse et ont dû également annoncer des mesures de redressement. Si les tests de 2011 ont mis en évidence, comme on s’y attendait, les difficultés des systèmes bancaires grec et espagnol, ils ont été positifs pour les banques italiennes, qui allaient assez rapidement faire parler d’elles ! Du coup l’EBA a été à nouveau critiquée pour son indulgence voire son laxisme.

À partir de novembre 2014 les choses ont changé, avec l’entrée en vigueur du Mécanisme de supervision unique, qui a confié à la BCE le contrôle de quelque 123 « établissements systémiques » de l’UE : en coordination avec l’EBA, elle a organisé dès mars 2014 une vaste « revue de la qualité des actifs » et des tests de résistance sur la base des comptes arrêtés au 31 décembre 2013.

Ces derniers ont révélé que 25 des 123 banques étudiées (dont 103 en zone euro) n’avaient pas le niveau de fonds propres suffisant pour répondre aux exigences réglementaires. Au moment de la publication des résultats fin octobre 2014, la moitié d’entre elles avaient déjà procédé à des augmentations de capital pour un total d’environ quinze milliards d’euros. Il en restait treize pour lesquelles des recapitalisations étaient encore nécessaires, à hauteur de dix milliards d’euros. Les banques italiennes se sont distinguées : elles étaient au nombre de neuf sur les 25 ayant échoué aux tests et quatre sur les treize devant encore être recapitalisées à l’automne 2014.

Au premier semestre 2016, ce sont seulement 51 banques de l’UE, dont 37 en zone euro, mais pesant approximativement 70 pour cent du système bancaire européen, qui ont été soumises aux tests. Le scénario catastrophe était bâti, entre autres, sur l’hypothèse d’une récession entraînant un gonflement des créances douteuses. Publiés le 29 juillet, les résultats ont été plus rassurants qu’en 2014, car, au fil du temps, les groupes bancaires ont considérablement renforcé leurs fonds propres, ce qui leur permet de supporter des chocs de plus en plus forts.

À la fin de 2015 ils affichaient un ratio CET1 moyen (Core Equity Tier-1, fonds propres de très grande qualité, rapportés aux actifs pondérés des risques) de 13,2 pour cent. Même amputé de près de quatre points en cas de survenance du « scénario noir », il restait en moyenne au niveau confortable de 9,4 pour cent. En pratique, 43 banques sur les 51 testées avaient un ratio supérieur à huit pour cent, correspondant à la réglementation. Parmi les mauvais élèves figuraient des grands noms comme la Raiffeisen d’Autriche, les allemandes Deutsche Bank et Commerzbank et l’espagnole Banco Popular. Le cas le plus préoccupant restait celui de la Monte dei Paschi di Siena, finalement renflouée par l’État italien en 2017.

Malgré le rôle joué désormais par la BCE, les critiques n’ont pas manqué en 2014 et en 2016 sur le manque de rigueur des épreuves. Ainsi en 2016 on n’a pas inclus dans les tests la faiblesse persistante (voire la négativité) des taux d’intérêt, qui grevait alors lourdement la gestion des banques. Selon certains experts trop de banques réussissent aux tests, ce qui prouverait leur inefficacité. C’est pourquoi les régulateurs ont insisté sur le fait que les hypothèses retenues en 2018 se situent « entre le scénario négatif et le scénario extrêmement négatif » utilisés en 2017 par la Fed américaine, réputée pour sa sévérité.

Pour autant il existe encore une différence majeure avec les États-Unis. Outre-Atlantique, les régulateurs, qui disposent de moyens importants, font tourner eux-mêmes les modèles de calculs, à l’issue desquels les banques doivent atteindre un seuil minimum de fonds propres. À défaut, on considère qu’elles ont échoué et qu’elles doivent être recapitalisées avec, par exemple, interdiction de verser de dividendes cette année-là.

Dans la version européenne ce sont les banques qui calculent elles-mêmes l’impact du scénario sur leurs bilans et comptes de résultat. Les régulateurs (l’EBA en coordination avec la BCE ou les autorités nationales) en vérifient la cohérence. Depuis 2016 il n’y a pas de seuil de fonds propres prédéfini à atteindre. Les résultats du test servent de base de discussion entre chaque banque et son superviseur, qui, dans le cadre du supervisory review and evaluation process, peut au cas par cas, exiger un renforcement du bilan.

Les stress tests s’inscrivent ainsi dans la durée comme un outil de supervision des banques. Mais à l’avenir, ils s’enrichiront aussi de thématiques non économiques ou financières : l’EBA envisage ainsi de mettre à l’épreuve les dispositifs de cybersécurité des principales banques de l’UE et d’introduire la dimension climatique, en prenant en compte l’empreinte carbone de leur activité (notamment en termes de crédits octroyés).

Georges Canto
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