Cinéma

Des larmes et des rires

d'Lëtzebuerger Land du 16.02.2018

Une mère traumatisée par le viol et l’assassinat de sa fille utilise trois panneaux publicitaires abandonnés pour apostropher le chef de la police locale. Son geste déterminé et désespéré déclenche une dynamique incontrôlable.

Three Billboards Outside Ebbing, Missouri est le troisième film du Britannique Martin McDonagh qui possède une longue et brillante carrière de metteur en scène de théâtre. Son dernier film est le plus réussi des trois et a logiquement concentré les faveurs du public et de la critique lors de la Mostra à Venise en septembre dernier. Le projet du film est ancien. McDonagh avait été frappé par l’usage identique d’un panneau publicitaire dans le sud des États-Unis, il y a près de vingt ans. Un scénario est né il y a dix ans sur la base de ce souvenir.

Le synopsis a été développé à partir du personnage de la mère éplorée, Mildred Hayes et de son « double » inversé, Jason Dixon, l’adjoint du chef de la police locale, un idiot raciste et violent, sous l’emprise d’une momma, crasseuse et possessive. Les rôles ont été construits sur mesure pour Frances McDormand et Sam Rockwell. Toute une galerie de personnages secondaires portés par des acteurs remarquables – Woody Harrelson, John Hawkes, Caleb Landry Jones, Peter Dinklage, Abbie Cornish, et cetera – complète le tableau de cette Amérique profonde, mariage étrange d’humanité et de bassesse morale, de médiocrité et de grandeur d’âme, comme si le John Ford de The Grapes of Wrath avait été peuplé des Hillbillies édentés et dégénérés du Deliverance de John Boorman.

Le spectateur est saisi d’emblée par la douleur morale de cette Mère Courage, combative et entêtée, dont la soif de justice la fait basculer progressivement dans la violence aveugle et injustifiée. Il commence logiquement à pleurer, puis à rire des situations grotesques que produit la rencontre avec Jason Dixon ; et de nouveau, il pleure et rit en suivant le fil conducteur moral du récit qui passe de personnages en personnages, dans ce microcosme imaginaire – Ebbing, Missouri – chacun révélant à l’autre, à la fois le meilleur de lui-même et son envers noir. Contrairement à ce que l’on peut entendre depuis sa sortie, le film n’est pas une radiographie de l’Amérique de Trump, du populeux ignorant qui aurait voté pour lui. Ce serait oublier le soutien central apporté par une bourgeoisie rapace et cupide, et des fanatiques religieux de tout poil. Le scénario très ancien s’est tout simplement nourri de l’air du temps et du regard désabusé des spectateurs contemporains. On retrouve dans le film l’humour noir des frères
Cohen, mais avec le supplément d’âme qui fait désormais défaut aux films du duo ou qui manquait au dernier Clooney, Suburbicon, un ratage complet sur un scénario des frères Cohen justement (lire Marylène Andrin-Grotz, « Une fureur blanche » dans le Land du 15.12.2017).

Le film est solidement ancré dans ce christianisme primitif diffus qui irrigue les scénarios de base de la tradition hollywoodienne lorsqu’elle est confrontée à la description des êtres simples : le salut et la rédemption, la faute et le rachat.

Il y a des moments de grâce pure et de tristesse mélancolique dans le film de McDonagh, comme lorsque Mildred s’oblige à apercevoir dans la beauté d’une biche au petit matin, la présence de sa propre fille. Il y a surtout la jubilation face à un scénario construit comme une mécanique d’horloge et des dialogues hilarants. Une réplique du film passera certainement à la postérité comme expression de l’air du temps. Excédée par le surplace de la police locale, Mildred déboule dans le bureau de Jason et lui balance un : « So how’s it all going in the nigger-torturing business, Dixon? » qui lui vaut en retour la réponse suivante : « It’s ‘Persons of color’-torturing business, these days, if you want to know ». Quand les pauvres ont le ventre plein et les riches la tête vide, le symbolique fait la nique au réel, et une ironie de langage devient plus grave que le passage à tabac violent et raciste que vise précisément à dénoncer « l’erreur » de langage.

Fabrice Montebello
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