Danse contemporaine

L’approche du corps

d'Lëtzebuerger Land du 23.11.2012

1912, Rodin réalise un plâtre intitulé Nijinski saisi en plein élan, prêt à rebondir. Suite à une représentation de L’Après-midi d’un faune de Debussy, impressionné par Nijinski tout comme il l’avait été de Loïe Fuller, Isadora Duncan ou les danseuses cambodgiennes, Rodin soutient le chorégraphe et danseur lors de la polémique provoquée dans la presse par les Ballets russes. Nijinski acceptera de poser pour le sculpteur en recherche d’un nouveau répertoire de gestes et de mouvements.
2012, l’exposition Danser sa vie au Centre Georges Pompidou à Paris expose des statuettes de Rodin. En janvier 2012, la première de The Rodin Project est présentée au Théâtre de Chaillot à Paris, puis suit d’autres dates, dont les 7 et 8 novembre à Luxembourg avant de partir à Poole en Grande-Bretagne et à New York. Cerise sur le gâteau pour les dates luxembourgeoises : le chorégraphe est présent dans la salle, concentré et immobile.
Après la représentation, un entretien totalement improvisé de quinze minutes est organisé. Interpellé sur la prestation de Tommy Franzen, il indique : « Je suis tout à fait d’accord que Tommy était très impressionnant ce soir et je dois avouer que de toutes les représentations auxquelles j’ai assisté, il était ce soir, dans sa meilleure prestation. Il y avait quelque chose de magique qui se dégageait de lui. Ce n’est pas que les autres danseurs étaient moins bons. C’est lui qui avait vraiment quelque chose d’exceptionnel ce soir au-delà de tous. (…) Sur la musique, nous avions besoin de rythme et de profondeur et avons travaillé sur les compositeurs proches de l’époque de Rodin tels que Massenet (…) il y a plusieurs années, j’ai pris des cours de sculpture en cours du soir (…) ».
Passion pour la beauté et le mouvement, The Rodin Project est une excellente occasion de faire le point sur la place qu’a pu tenir la danse dans toute l’œuvre du maître. Russel Maliphant, connu du public luxembourgeois depuis 2011, année lors de laquelle nous avions pu découvrir Push, dans laquelle il dansait avec Sylvie Guillem, et After Light Part 1, un solo magistral (nominé pour le prix Laurence Olivier), présenté dans le programme Dans l’esprit de Diaghilev. Dix-sept minutes confiées à Daniel Proietto incarnant Nijinski dans une interprétation époustouflante de tours et de gestes souples, amples, retenus et précis très exigeants et sans répit.
Du danseur au modèle Nijinski, Maliphant creuse et développe ses sujets et poursuit lui aussi son travail de recherche. Il explore jusqu’à ses dernières limites, la matière de sa réflexion. Ici, il part de l’œuvre de Rodin et tente de retrouver les gestuelles qui l’ont fait naître. Évocation des Aquarelles de Rodin : La Partie 1 correspond à l’ébauche de la sculpture et à celle de l’échauffement des corps. Trois danseuses, trois danseurs, modèles dans l’atelier de Rodin dans la première partie de 30 minutes très lente. Ils prennent la pose et s’étirent avant la Partie 2.
Podiums recouverts de drapés, rideaux permettant de sculpter l’espace, le côté monumental des Bourgeois de Calais est retrouvé instantanément. Les corps se figent : bras en couronnes, spirales du corps, cambrés, torsions, équilibres. Ils semblent dénués de toute expression. Les trois danseuses sont transformées en muses. Le contraste des peaux diaphanes avec celles plus bronzées ou noires renvoie au futur choix du sculpteur entre marbre et bronze… Tout à coup, l’on découvre le danseur aérien, puissant, souple, Tommy Franzen lors d’une lutte avec Thomasin Gülgec.
L’éclairage subtil de Michael Hulls, lequel collabore avec le chorégraphe depuis plus de 17 ans, la musique crescendo d’intensité, composée par le violoncelliste russe Alexander Zekke, mais aussi le décor d’Es Devlin et de Bronia Housman servent les deux thèmes énoncés.
La sculpture de Rodin : La Partie 2 avec ses surfaces inclinées est axée sur les angles des mouvements, les courbes… Une danse à 360 degrés et des expressions très variées : classique, capoeira, popping, breaking, hip-hop avec trois moments très forts. Le solo d’une des danseuses, telle une statue antique, les yeux baissés et se dévêtant lentement de son voile, ressemble à un clin d’œil aux femmes – modèles cantonnés à ce rôle ?
Densité avec le duo se jouant en jean et baskets sur un plan incliné avec Dickson Mbi et Thomasin Gülgec. Chutant, sautant et glissant, l’impulsion de chacun des partenaires provoque de nouvelles torsions, cambrures sur une lumière de feu de forge. Prodigieux Tommy Franzen, corps en apesanteur, lequel dans ses mouvements au sol ou en l’air, capte le regard dès qu’il est sur scène, il prend vie, bouge à l’extrême et livre son instinctivité. Il est difficile de ne pas oublier de regarder les autres… La Danaïde, le Penseur, La Toilette de Vénus, le Baiser… leurs bras, mains, doigts, pieds, et bustes apparaissent par instants, éclairés comme une série des plus infimes variations du corps en action souhaitée par Maliphant lequel possède comme peu cet art de la danse que Rodin prisait tant.
Les silhouettes des danseurs disparaissent dans le noir. La lumière, clôt la pièce. Oubli de soi et libération des corps, Maliphant rend un très bel hommage à l’enthousiasme de Rodin pour la danse comme source d’inspiration.

Emmanuelle Ragot
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