Open source et recherche scientifique

To share or not to share

d'Lëtzebuerger Land du 21.10.2010

C’est une question de choix. Entre, d’un côté, boire de l’OpenCola, naviguer le web avec Firefox et travailler avec le système Linux. Et, de l’autre, boire du CocaCola, surfer avec Explorer et utiliser Windows. Entre partager la philosophie de l’open source (des « codes sources libres », fondés sur l’idée de libre redistribution et d’accès au « code source » d’un logiciel). Ou, de faire gagner aux multinationales, qui gardent jalousement leurs codes et leurs savoirs, toujours plus d’argent. Bref, c’est une question de partage, d’innovation, de libre circulation.

Dans le monde de l’informatique, les codes source libre sont devenus une véritable success story. Le principe de l’open source qui, à une époque, concernait essentiellement les « geeks » s’est disséminé à travers de nombreux terrains et son impact sur l’économie globale se ressent de plus en plus. Ainsi la recherche académique et les logiciels open source sont aujourd’hui devenus inséparables. Cet article se penche sur l’évolution de ce principe, avec pour focale son intégration dans le monde académique.1

Commençons notre histoire par le système dont le symbole est un animal, le gnou, et qui se dénomme GNU.2 L’idée de GNU est né dans le monde académique, plus précisément au fameux Massachussetts Institute of Technology (MIT) à Boston, où Richard Matthew Stallman initie le projet en 1983. L’idée de base du projet GNU est aussi simple qu’idéaliste : il faut innover, partager et s’assurer que chaque contribution à un projet informatique reste pour toujours accessible au public.

Stallman veut, en fait, que tout utilisateur d’ordinateur soit libre – libre d’utiliser, d’étudier, de partager et de modifier les logiciels qu’il/elle utilise. Et c’est selon ce principe qu’une société entière devrait fonctionner.3 Le projet prend une ampleur considérable à cause de la révolution Internet au milieu des années 1990. Le principe de la licence GNU a eu un impact important sur la création et le développement de logiciels informatiques.

Voici la trajectoire classique d’un projet GNU. Les projets GNU sont souvent lancés par un individu, un groupe ou un laboratoire de recherche. L’utilisation du logiciel ainsi que les codes sources sont ensuite mis gratuitement à la disposition de toute la communauté. Les utilisateurs peuvent ainsi faire appel à toutes les fonctions du logiciel, les transformer et les réutiliser.

Ceci permet non seulement à tout individu de devenir lui-même « producteur » sans devoir acheter le logiciel, mais les utilisateurs peuvent aussi tester ce logiciel et détecter d’éventuelles erreurs de codes. Les usagers qui ont des connaissances en matière de programmation peuvent ainsi lire le code source et rapporter les failles à la communauté et au développeur.

De tels projets sont devenus inséparables du monde académique. Ment­ionnons, par exemple, le projet R-cran, qui est devenu le logiciel de référence à l’échelle mondiale pour mathématiciens, statisticiens et économètres. De nombreuses universités utilisent ce logiciel pour l’enseignement.

Autre exemple : le projet Dynare, qui, en théorie macroéconomique est devenu l’outil incontournable. De même pour la physique et la chimie (la lis­te est longue et augmente constamment) ; les logiciels que les chercheurs utilisent de nos jours pour leurs travaux de recherche sont essentiellement des logiciels open source.

La symbiose fructueuse entre logiciels open source et recherche académique n’est pas une chose récente. Les logiciels open source sont souvent le fruit de décennies de recherche et de programmation. En effet, nombre de ces projets ont été initiés dans les années 1970 au sein des universités américaines, où des programmateurs développaient en collaboration avec les chercheurs les outils adaptés à leur besoin. Les plateformes de programmation de ces outils sont essentiellement des serveurs Unix.

Un tournant majeur a eu lieu au début des années 1990, grâce un académicien nommé Linus Torvalds. Torvalds réussit à programmer une version Unix pouvant être exécutée sur un ordinateur personnel et non pas exclusivement sur un serveur, comme c’est le cas jusque-là.

À une époque où Microsoft a pratiquement le monopole des systèmes d’exploitation, Torvalds a réussi à créer un système gratuit et à source ouvert, donc à la disposition de tous. Ce nouveau système permet ainsi un passage jusque-là impossible : transférer des logiciels fonctionnant sous le système Unix, et donc difficilement accessibles, vers des ordinateurs personnels utilisant le système Linux.

Les logiciels open source ont vite fait la conquête du monde non-académique. Aujourd’hui, la majorité des firmes dans le monde fait confiance à la stabilité de Linux pour gérer leurs serveurs Internet, Intranet, ainsi que leurs bases de données. Tandis qu’en 1999, environ vingt pour cent des serveurs utilisent Linux, aujour­d’hui la part de marché est estimée à 60 pour cent,4 tandis que pour Firefox on l’estime de nos jours à 25 pour cent.

Il y a dix ans, lors de la « bulle technologique », lorsque la première compagnie Linux (à l’époque VA Linux, aujourd’hui rebaptisée « geeknet ») est côtée en bourse, l’euphorie est grande. VA Linux a une valeur en bourse allant jusqu’à 320 dollars (aujourd’hui sa valeur est autour de 1,30 dollars).

Mais les premières craintes commencent à se faire entendre : que les programmeurs volontaires pourraient un jour décider d’arrêter de contribuer au développent des logiciels. Or, ce qu’on craignait ne se produit pas, en partie parce que la bulle informatique finit par éclater.

Nombreux sont ceux qui, au début du succès des logiciels open source, s’étonnent aussi du modèle économique sous-jacent. En effet, ces programmeurs individuels, qui travaillent en dehors de ces compagnies, ne partagent généralement pas les énormes profits réalisés. Mais, soulignons-le, le monde open source ne fonctionne pas selon les règles d’un marché capitaliste traditionnel. Dans le monde open source, la récompense qu’un individu ou un groupe obtient grâce à son travail, c’est la réputation, non pas l’argent.

Ce sont, finalement, aussi les chercheurs qui analysent et théorisent les processus d’innovation qui doivent revoir certaines de leur théories. Le fait que des utilisateurs rendent souvent leurs innovations accessibles librement a été une surprise majeure pour les chercheurs s’intéressant à l’innovation – des chercheurs qui ont l’habitude de se pencher sur les brevets et les droits d’auteurs qui sont censés « protéger » des concepteurs et les inciter à se lancer dans des produits innovants.

Rappelons ici que la vision de Richard Stallman est beaucoup plus globale. L’idée ne se limite pas seulement au développement et à la distribution de logiciels source libres, mais le principe englobe en théorie le fonctionnement de toute une société. Si ce principe a autant de succès avec un produit tel qu’un système d’exploitation, pourquoi ne pas l’appliquer à d’autres produits ?

À côté du monde de l’informatique, on voit le modèle émerger dans d’autres domaines : que ce soit dans le développement de systèmes d’informations au sein de bibliothèques, pour des collaborations entre amateurs et professionnels dans le sport (notamment pour améliorer les équipements pour certains sports extrêmes ou le vélo tout-terrain), ou encore dans le cas de certains utilisateurs (par exemple des médecins) qui modifient et améliorent leurs équipements chirurgicaux.5

L’idée des logiciels source libres a servi d’idée de base socio-politique pour des projets similaires en art, dans le droit, le journalisme (comme la décision de la BBC de rendre accessibles tous ses archives sous licence Creative Commons).6

L’open source est un phénomène de plus en plus fréquent. Le modèle économique de ces collaborations volontaires et innovantes est fondé sur l’échange, sur des bénéfices mutuels, non-marchands. Les bénéfices : produire des effets réseau ; développer des systèmes ou logiciels susceptibles de devenir un standard largement diffusé et utilisé, au bénéfice de tout le monde ; plus vite et mieux améliorer des systèmes ; et, surtout, réaliser tout cela gratuitement.

1 Les auteurs tiennent à remercier Fred Vergnaud, Basac Lesavre et Ariane Debourdeau pour leurs précieux commentaires.
Tarik Ocaktan, Morgan Meyer
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