Cinéma

D’une image, l’autre

d'Lëtzebuerger Land du 29.01.2016

Copenhague, au milieu des années vingt du siècle dernier. Le petit monde de l’art s’est entiché d’Einar Wegener (Eddie Redmayne), un peintre paysagiste qui n’en finit pas de reproduire le village de son enfance. Son épouse Gerda (Alicia Vikander), est fière de lui mais semble souffrir d’un manque de reconnaissance : peintre elle aussi, mais portraitiste, elle peine à trouver le sujet qui lui donnera l’inspiration. Au hasard d’un retard, elle travestit son mari et le croque en femme, puis l’emmène ainsi grimé à un bal donné par une amie. Pour Einar, l’expérience est une révélation : il va peu à peu quitter son accoutrement d’homme pour vivre en Lili, qui sommeillait en lui. Gerda a trouvé son inspiration mais vient de perdre son mari. De Paris à Dresde, malgré sa stupéfaction, malgré la violence du corps médical, elle va accompagner Lili dans sa transition.

Tom Hooper, en état de grâce depuis son King’s speech, réalisé en 2010 et pour lequel il obtint l’Oscar du meilleur réalisateur parmi une myriade d’autres récompenses, a choisi d’adapter la vie de Lili Elbe, pionnière transgenre et martyre des médecins de l’époque. En nommant sa biographie The Danish Girl, le cinéaste se place déjà du côté du soutien et du portrait. Et il reprend les mêmes codes qui lui avaient valu le succès : reconstitution aussi historique que romantique, souci du détail, langage cinématographique classique et classieux avec une certaine propension aux tableaux, des acteurs intenses ainsi qu’une grande place laissée aux silences, souvent bien plus éloquents que les dialogues.

En effet, les préoccupations cinématographiques de Hooper se fondent bien vite avec celle, prédominante dans un premier temps, de ses personnages. Dans ses cadrages, soigneusement choisis avec Danny Cohen, son directeur de la photographie et complice habituel, riches en gros plans, habités par de la matière au premier plan grâce à de longues focales très douces, on trouve des portraits touchants, des paysages menaçant, des moments de trouble. Certaines scènes, notamment où Einar est seul, fébrile, brûlant d’être Lili, comptent parmi les plus belles et les plus marquantes du film. Et c’est précisément dans la formulation sans mots de ce désir que Tom Hooper réussit le passage à l’écran d’un sujet si délicat. La démarche est belle, nécessaire aussi.

Cependant, le réalisateur fait sans doute quelques concessions aux règles de la distribution commerciale et ne cherche pas à explorer davantage la dualité du corps : bien souvent, il reste sur des considérations psychologiques en filmant longuement les expressions de son acteur au détriment du reste. Eddie Redmayne, de nouveau nominé à l’Oscar après sa consécration l’an passé pour The theory of everything, rend compte de l’orage permanent dans lequel vivait cette femme mal née, tourmentée par l’amour de sa femme et le désir de vivre en accord avec elle-même, sans vouloir choquer. Ingrat alors, le rôle de cette épouse, second rôle par obligation ? Au contraire, Alicia Vikander donne à son personnage le rôle de la force, du refus de l’abnégation. C’est elle qui sera l’artisan de la naissance de Lili, malgré la douleur. Là encore, Tom Hooper aurait pu approfondir la nature des liens, et leur changement, qu’elle avait pour Einar et Lily, pour leurs corps.

Respectueuse et majestueuse, la mise en scène ne prend pas de risque et demeure un peu formatée, voire corsetée. Malgré ses faiblesses, ses concessions faites au grand public, le film compte sur sa beauté et sa délicatesse pour séduire.

Marylène Andrin-Grotz
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