Musique

La musique du silence

d'Lëtzebuerger Land du 29.01.2016

C’était un courrier pas comme les autres. Carré, grand, en carton, et surtout, avec un poème manuscrit de l’Argentin Roberto Juarroz sur la beauté de se taire, du silence, sur le dos du paquet. Forcément, cela fait monter l’attente sur le contenu : un vinyle de la formation australienne Brighter Later, The Wolves, dont l’éditeur est le label luxembourgeois Own Records... Le disque est magnifique, d’une douce langueur hypnotique, avec ses chansons susurrées par la chanteuse Jaye Krantz, la bande son parfaite pour un dimanche après-midi de lecture à la maison.

Or, l’information majeure de cette parution était : Own Records vit encore ! Pour se rendre compte de l’importance de ce fait, il faut se souvenir de leurs débuts : c’était au tournant des années 2000, un groupe d’amis, ayant alors tous aux alentours de 25 ans et originaires d’Esch, majoritairement du Brill, décide de partager sa passion pour la musique, cultivée depuis des années par l’écoute frénétique de musique indépendante et électronique. La plupart d’entre eux sont eux-mêmes musiciens, un des membres les plus célèbres est alors Victor Ferreira aka Cut, qui devint Sug[r]cane puis, aujourd’hui Sunglitters, constamment en tournée à travers le monde avec son électro planante. Puis il y a Valentin Sanchez, Hélio P. Camacho, Gianni Trono, Sim Ramos, Emre Sevindik et, sur une brève période, Emile Hengen. En 2002, Victor, Valentin et Hélio fondent une asbl en bonne et due forme, dont l’objet est « d’aider ses membres et toute autre personne à s’épanouir dans le travail artistique et plus particulièrement la musique dite ‘indépendante’ », ce qui inclut l’organisation de concerts, la production de disques (alors majoritairement des CDs) et la création d’un réseau d’informations et d’échanges « notamment sur Internet » pour tout ce qui est en rapport avec la culture et la musique.

Au début, cet « épanouissement » de ses membres devait se faire essentiellement par la production des CDs et l’organisation de concerts de ces groupes dans lesquels ils jouaient eux-mêmes – Paso Doble, Accattone, Songs from Safara, Tiger Fernandes, Circle around the zero... Mais assez vite, il y a eu une rupture au sein de l’association, entre ceux qui voulaient faire du label une plateforme de promotion de musiciens locaux et ceux qui, comme Valentin et Hélio, y virent un outil pour faire partager des découvertes musicales venues du monde entier. La parution du CD des Américains de Gregor Samsa, en 2004, a été si emblématique que le site de Own Records commence à ce moment-là – et liste, depuis, une quarantaine de disques, CDs ou, dernièrement à nouveau, vinyles, d’artistes japonais, argentins, américains ou néo-zélandais. Avec une préférence esthétique claire pour des musiques introspectives, mélancoliques.

Rendez-vous est donc pris dans un bar pour faire le point. Où en êtes-vous, Own Records ? Valentin Sanchez et Hélio P. Camacho sont là, fins, vifs, le regard aiguisé et l’attention en éveil, comme toujours. Ils sont les deux derniers mohicans du collectif, les autres ont pris des orientations artistiques ou professionnelles différentes. On voit que les orages de la vie sont passés par là, ils ont des familles et des boulots aujourd’hui, donc la musique n’est plus le focus principal de leur quotidien. Mais ils continuent à produire des disques, la lenteur de la musique qu’ils promeuvent devenant comme un acte de résistance à l’accélération du monde, le soin apporté à leur production, aux Pays-Bas, et à leur diffusion comme un bras d’honneur à une industrie culturelle qui a tout perdu dans la révolution numérique, jusqu’à son âme. « S’arrêter, c’est mourir », statue Valentin, que continuer à sortir des disques, même si ce n’est qu’un par an, c’est aussi faire signe. Et Hélio affirme : « Je veux soutenir des îlots qui donnent de l’espoir aux gens, faire une sensibilisation à une échelle très humble et humaine ».

Cet idéalisme, cet esprit de lutte par et pour la beauté leur vient, de cela Hélio est persuadé, de leur enfance si dure dans le quartier Brill, en tant qu’enfants d’immigrés portugais ou espagnols (un des voisins et copains était un certain Gérard Lopez), de parents tout juste arrivés qui ramaient dur pour faire vivre la famille, de conditions de logement précaires, d’une vie d’enfants faite de matchs de foot jusqu’à pas d’heure dans la rue parce qu’il n’y avait pas vraiment de place dans l’appartement de la famille, de bastons quasi quotidiennes dans la cour de récréation. C’est à l’adolescence qu’ils commencent à dévorer de la musique, empruntée dans un magasin de CDs locaux, c’est là que le groupe initial se rencontre et se soude. « On avait envie de bouffer de la culture parce qu’on bouffait de la merde la plupart du temps », se souvient Hélio. Puis vint Matamore, une sorte de « Facebook musical préhistorique », avant Myspace et Bandcamp : un réseau pour faire partager de la musique. Ils s’y engouffrèrent, c’étaient les débuts de ce qui allait devenir leur réseau international. « Il faut se souvenir qu’à l’époque, il n’y avait rien au Luxembourg, raconte encore Hélio, alors Own Records devenait une porte ouverte sur le monde pour nous, quand on se sentait à l’étroit. »

Aujourd’hui, ils peuvent regarder avec beaucoup de sérénité sur un parcours sans fautes du label, qui a influencé des générations de musiciens autochtones avec son choix pertinent d’artistes – Uzi & Ari, 31knots, The dust dive, Charge group –, organisé des tournées à travers l’Europe pour certains d’entre eux. Own Records a même été invité à programmer une série de soirées au Centre Pompidou-Metz ou vendu des droits de certains titres pour des musiques des films. Et peuvent dire que leurs comptes sont sains, que leur gestion parcimonieuse leur permet d’atteindre le break-even de leurs disques et de pouvoir continuer. Dans la guerre permanente à l’attention, la décélération fait du bien.

josée hansen
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