Resistenz

La vérité est-ce ce qui reste?

d'Lëtzebuerger Land du 28.02.2002

Faire une pièce de théâtre avec la mémoire des témoins, nécessite du doigté et du temps. Les plis du cerveau se sont déployés. À mesure que la neurologie avance dans la connaissance de la substance grise, on voit s'épaissir le mystère et progresser la conscience de notre ignorance, comme une sonde dans un gouffre qui ne révèle que la profondeur. 

Mais après bien des films sur le thème, le Luxembourg avait forcément ses témoins qui ont bien voulu - comme des chiens renifleurs auxquels on fait flairer un vêtement d'un disparu, «cherche, cherche!» - expliquer le déroulement de la Résistance. Resistenz - Ass d'Wourecht dat, wat bleift? s'intitule la production 2002 du groupe de théâtre Namasté, dont la première représentation a eu lieu le week-end dernier en présence du couple grand-ducal. Différents épisodes ont été recueillis par Alex Reuter, Marc Limpach et Odile Linden, se basant surtout sur les dires d'un groupe actif dans le bassin minier.

Ce groupe se nomme Alweraje, les initiales d'Albert Wingert, Wenzel Profant, Raymond Arrensdorff, Jean Doffing. Madeleine Weis-Bauler a écrit Aus einem anderen Leben, un témoignage qui sortira très prochainement aux Cahiers luxembourgeois, éditeur Nic Weber. Le long silence qui a précédé le tissu de l'histoire, est probablement dû au fait que l'on s'appuyait sur la vie qui continuait. Pour redevenir envahisseur, ce texte non-dit trouve des interlocuteurs auprès des descendants. 

Un résistant était quelqu'un avec un drapeau et un béret et l'on évitait les trois anecdotes fréquemment évoquées. De témoignages féminins, il n'y en avait quasiment pas, occultés ou refoulés, pour une raison quelconque, ceux-ci étaient moins affichés. Les remous autour de la Gëlle Fra II ont sans doute poussé à revoir le vécu. Outre la littérature disponible, il paraîtra aussi aux éditions Lëtzebuerger Land Albert Wingert, Resistenzler, au cours de l'année. 

Une fois ce travail de recherche accompli, Alex Reuter et Namasté se sont occupés à mettre en relief les personnages sur la scène du théâtre d'Esch. Avec des bruitages, des élèves, une figuration de près de cinquante personnes et quelques figures connues comme Simone Asselborn-Bintz, Marc Baum, Annette Schlechter, Max Putz, Marc Limpach, Claude Mangen, Roger Seimetz, Christiane Rausch. Alex Reuter a fait sortir d'une nébuleuse originelle - les passions et les réactions salvatrices, mais aussi corruptrices, meurtrières, dévastatrices. Qu'avant d'avoir un drapeau et un béret, les témoins de l'époque étaient des jeunes réagissant à ce qui leur arrivait. 

Ainsi, Raymond Petit, finement interprété par Gilles Neiens, était un élève du Lycée d'Echternach. C'est donc ce jeune Petit qui avait fondé le mouvement LPL, dupant les adultes et les nazis. Il mûrissait dans l'ombre pour s'imposer tout à coup, en s'incarnant dans une personnalité éclatante. Un autre jeune homme, ouvrier de l'Arbed, Jeng, avait trouvé moyen de faire flotter un drapeau luxembourgeois sur le clocher de l'église, pour l'anniversaire de la Grande-Duchesse Charlotte. Ou bien pour échapper au salut nazi, inventa un slogan ressemblant: «drei Liter!».

L'institutrice qui s'appelait Fraulein Pröll, ce qui ne s'invente pas, qui inculquait le programme du régime, veillait à ce que les élèves parlent allemand, tremblait devant l'inspecteur, un Luxembourgeois infailliblement nazi. Imaginant, comme beaucoup sans doute, que si l'on se montrait fidèle, grâce vous serait rendu. Un autre instituteur, Ed Barbel (Marc Limpach) démontre une attitude moins domestique. Et les jeunes qui succombent à la séduction clean de la Hitlerjugend, sujets mode avec les cheveux tressés, des robes bien taillées et un logo Bauhaus que les garçons arboraient en brassard. 

La Gedelit sera également évoquée sur la scène d'Esch, l'avant-garde de l'esprit germanique. En 1944 parait la brochure Zehn Jahre Kunstkreis in Luxemburg, Gesellschaft für Literatur und Kunst qui célèbre les dix années d'existence de la Gedelit. Il s'agissait de retracer et de glorifier le combat d'une minorité de «justes» contre les menées des Juifs, des marxistes, des «soi-disant patriotes» et des milieux francophiles. La Gedelit est ensuite qualifiée d'avant-garde de la spiritualité allemande. C'est par la réunification du Luxembourg, ce vieux pays d'Empire que se serait réalisé en 1940 le désir ardent de rejoindre la mère patrie.

Avec une série de diapositives de l'époque, les scènes étaient reconstituées par le groupe Namasté, telle la Villa Pauly, les haies d'honneur, les places publiques de Luxembourg encadrées par les uniformés. Quelques courtes scènes aussi pour les Juifs, chanson antisémite qui passait à l'époque comme une lettre à la poste, les immigrés pro-Duce ou les combattants de la guerre d'Espagne. Un travail remarquable, pédagogique et qui permet de dériver de l'expérience ordinaire.

 

Resistenz - ass d'Wourecht dat, wat bleift? est une coproduction de Namasté avec le TNL, texte et mise en scène par Alex Reuter, Marc Limpach et Odile Linden ; musique : Luc Grethen, Laurent Schleck et Gilles Junius ; costumes : Dagmer Reuter-Angelsberg et Nelly Schleimer ; dernière représentation : dimanche 3 mars à 20 heures au théâtre d'Esch ; téléphone pour réservations : 54 03 87.

 

 

 

 

Anne Schmitt
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