Sebastiaan van der Weerden

Faire bouger la vieille ville

d'Lëtzebuerger Land vom 21.10.2010

Il est de ces endroits incontournables où, à l’heure où les chats deviennent gris, les jeunes et moins jeunes gens de cette ville se retrouvent pour des apéritifs qui se coulent souvent en soirées. Le coin de la rue de la Boucherie et du Marché-aux-herbes est de ceux-là. Et c’est l’alchimie entre plusieurs établissements qui a fait la réputation du quartier. L’Urban bar était le premier (d’Land 37/10) suivi par Le Palais et dans la foulée, le Go ten. Aux manettes de ce bar, un nouveau venu dans le sérail de la nuit, Sebastiaan van der Weerden. Nouveau venu n’est pas tout à fait le terme exact, vu qu’il a traîné ses basques d’étudiant derrière quelques pompes à bière. Néerlandais, biberonné au « multi-kulti » de l’École européenne de Luxembourg, polyglotte et très à l’aise en société, Sebastiaan ne savait qu’une chose de sa future vie, « n’importe où – sauf aux Pays-Bas ». Après l’Italie et l’Allemagne, des études (« toutes inachevées, mais utiles quand même ») de philosophie, droit et sciences politiques, c’est donc un retour au bercail luxembourgeois qui l’entraîne à financer ses études derrière les bars. Le tout petit Sodaz, déjà situé dans le même quartier, rue de la Boucherie, lui fait découvrir la nuit, et confirme son attachement à la vieille ville. Rattrapé par la vie diurne et la nécessité de gagner sa vie, Sebastiaan Van der Weerden passera quatre ans au service marketing des très établis Chaux de Contern. S’il apprend beaucoup de choses du point de vue des techniques de marketing, rencontre beaucoup de monde et se crée des réseaux. Il comprend surtout qu’il préfère la nuit au jour et veut être son propre patron.

C’est ainsi qu’il y a deux ans, il décide de réaliser son rêve et d’ouvrir son propre bar. Un tournant de vie, un choix qu’il n’a pas été facile à faire admettre à son entourage, mais dont la réussite prouve qu’il avait raison. Première difficulté : trouver un lieu – « et on sait à quel point la géographie peut être stratégique pour un bar ». Pas moins de dix mois de recherches et négociations avant de tomber sur cette perle bien centrale, bien située, juste en face du palais grand-ducal, dans une rue piétonne au cœur de cette vieille ville qu’il chérit tant. Élaboration du concept, du business plan et du design en quelques semaines, le Go ten était ouvert. « J’ai reçu les clés à la St. Valentin et j’ai ouvert en avril », souligne-t-il. C’était il y a un peu plus d’un an. Et le succès n’a pas tardé à arriver, notamment à la faveur de l’été et de la terrasse. « J’ai profité de la dynamique de l’endroit, mais n’étant pas du sérail, j’ai dû me battre pour chaque client », avoue-t-il.

L’idée qui a prévalu à la création du Go ten était de créer un lieu « gezellig » comme on dit en néerlandais, c’est-à-dire confortable, chaleureux, convivial. Un design épuré, mais pas froid, une ambiance japonisante grâce au vert de verdure, une bonne musique pas trop présente et un service attentionné ont fait le reste. « Je suis fier de mon équipe, ce sont eux qui font l’âme du bar », estime-t-il, heureux d’annoncer quatre temps pleins et autant de nationalités différentes – une condition sine qua non pour Sebastiann qui commence sa phrase en français, commande à boire en allemand et salue ses convives en anglais ou en luxembourgeois. Même si ce n’était pas dans ses intentions premières, la présence d’une cuisine lui a permis de développer une carte le midi, consacrée au Japon, grâce à une cuisinière évidemment japonaise. Depuis peu, l’apéritif peut aussi être accompagné de tapas japonisants et le public y trouve son compte.

Après un an de dur labeur, Sebastiaan ne s’est pas reposé sur ses lauriers et a poursuivi l’aventure, cette fois en partenariat avec d’autres. « Il y a plus dans deux têtes que dans une, plaisante-t-il, et ce serait trop de travail et trop de stress de gérer seul plusieurs établissements. » En mars 2010, il ouvre le Konrad avec Ture Hedberg, qui transforme la boutique de fringues en y proposant aussi sandwiches, salades et pâtisseries, le tout bio. Tout récemment, en septembre il ouvrait le Shaggy’s avec Shane Bennett, un retour à ses premières amours, puisqu’il est en lieu et place du Sodaz. Et plus récemment encore, il investissait le sous-sol de l’Apoteca, en association avec Rodolphe Chevalier pour un bar lounge très cosy. « Personne ne va tous les soirs dans le même bar. Quand on va ailleurs, on va aussi chez moi », ironise ce nouveau pilier de la nuit, désormais incontournable y compris pour les financiers et les fournisseurs, parfois les plus durs à convaincre.

Jade Fairbanks
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