Scènes de la vie conjugale

Une envie de tuer sur le bout de la langue

d'Lëtzebuerger Land vom 26.01.2006

Un homme et une femme, vingt ans plus tard. Où en est-on arrivé dans la vie de couple lorsqu'elle le trouve «un raté» ou lorsque lui s'endort au moment même où elle s'ouvre, où elle a enfin trouvé la douloureuse vérité sur le «destruction permanent de sa personnalité» par l'éternelle dissimulation de ses vrais désirs et envies? Avant qu'ils puissent s'endormir paisiblement ensemble, imbriqués l'un dans l'autre, le jour même de leur vingtième anniversaire de mariage, Marianne et Johan ont vécu tous les stades de la rupture douloureuse d'un couple jadis si heureux. Elle est avocate, lui chercheur à l'université, ils ont deux filles et une vie bien rangée, où tout semble réglé comme du papier à musique. Or, c'est Marianne qui en a marre en premier, de cette vie «découpée en petits carrés», de cet éternel train-train où les jours et les semaines se suivent et se ressemblent, boulot, enfants, obligations sociales, la famille le dimanche... Elle rêve d'évasion, mais Johan semble absent, comme s'il n'était pas concerné par les interrogations profondes de son épouse. Ce manque de compréhension est aussi dû au fait qu'à ce moment-là, lorsque nous rencontrons le couple pour la première fois, Johan avait déjà démissionné depuis longtemps de cette vie, vivant un nouvel amour avec une étudiante, Paula.Scènes de la vie conjugale d'Ingmar Bergman fut d'abord une série télévisée, en 1973, puis un film et une pièce de théâtre. Charles Muller vient de mettre en scène la pièce à Esch, maison qu'il dirige par ailleurs – et c'est comme une catharsis pour lui aussi, comme un pas supplémentaire vers une autre maturité. L'obtention des droits fut difficile et la production ne put se faire que couplée à un certain nombre de contraintes imposées par Bergman (qui, presque nonagénaire, vit toujours), notamment en ce qui concerne l'unité de la narration et l'approche naturaliste. Il ne s'est pas trompé, le travail de l'équipe eschoise est un bijou d'intensité, d'intimité et de précision. Charles Muller a choisi un couple d'acteurs murs pour incarner les deux seuls protagonistes: Irina Fedotova et Franck Sasonoff. Durant toute la soirée, ils avancent sur le fil du rasoir, parce que la pièce est tellement en nuances, tellement intense aussi, qu'elle risquerait vite de tomber dans le pathos ou le quelconque. Car au-delà d'un drame conjugal tout ce qu'il y a de plus banal – et donc d'universel –, ces scènes retracent bien d'autres thèmes encore: l'émancipation d'une femme, les rôles de pouvoir dans un couple, l'espoir de la jeunesse et la désillusion de l'âge, le succès professionnel et son échec, l'absence totale d'amour d'un père pour ses enfants... Et à chaque instant, cela sonne juste à Esch. Parce que Charles Muller est un metteur en scène qui cherche toujours la justesse, le vrai à l'intérieur de chaque acteur et de chaque personnage – une expérience qui, souvent, est des plus douloureuses. Sa lecture de cette pièce si incroyablement moderne est intemporelle, universelle. Le public est assis sur scène, au centre d'un cercle formé par trois espaces de jeu déterminés: salon, chambre à coucher, le bureau de Johan (superbe scénographie de Christoph Rasche), se sentant ainsi véritablement impliqué dans cette mise à mort de l'amour. Le plus impressionnant dans la pièce, c'est que les rapports de pouvoir changent constamment: au début, Johan est le plus fort, celui qui part, qui plaque tout, sans pitié, sans cœur. Une fois qu'elle s'est remise du choc émotionnel pourtant, Marianne reprendra les rênes de leur couple, c'est elle qui, reconstruite, émancipée, insistera le plus sur le divorce, alors que Johan a déjà envie de quitter Paula. À chaque fois, leurs échanges sont passionnés, à chaque fois, ils perdent le contrôle. Faire l'amour une dernière fois, se dire enfin la vérité, toute la vérité sur ce qu'on pense de l'autre – dépasser les bornes. Ce n'est que lorsque leur amour, le sexe et la passion auront laissé la place à de la tendresse et de la compassion qu'ils trouveront une espèce de sérénité commune. Dans son interprétation de Marianne, Irina Fedotova prouve qu'elle est une énorme actrice – malgré les difficultés que lui pose toujours la langue française – : son jeu est charnel, intensif, beaucoup se passe dans le regard, les non-dits, une position du corps. Franck Sasonoff, qu'on croyait avoir vu et revu dans tous les rôles au Luxembourg, trouve ici une nouvelle humilité, un understatement dans son jeu qui pourrait aussi être de la maturité. Après avoir joué les jeunes premiers, les don juans, les machos et les clowns, il est ici tout en nuances, tout en retenue. Comme si la pièce lui avait aussi permis de trouver une nouvelle vérité intérieure.

Scènes de la vie conjugale d'Ingmar Bergman, dans l'adaptation française de Jacques Fieschi et la mise en scène de Charles Muller, avec Irina Fedotova et Franck Sasonoff ; scénographie : Chhristoph Rasche ; costumes : Dagmar Weitze ; interprétation live de sa musique au violoncelle : Dorel Dorneanu ; au théâtre d'Esch. Plus de représentations prévues.

 

 

josée hansen
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