Musique classique

Le jeu des Tchèques

d'Lëtzebuerger Land vom 23.02.2018

Les quatre « travellers tchèques » qui forment ensemble le Vlach Quartet Prague – Jana Vlachová, violon ; Karel Stadtherr, violon ; Jirí Kabát/Petra Vahle, alto ; Mikael Ericsson, violoncelle – ont fait montre de toute l’étendue de leur talent en mitonnant, pour le concert qu’ils ont donné, ce lundi, dans la Salle de musique de chambre de la Philharmonie, un menu musical aux saveurs variées, mettant en lumière trois figures musicales emblématiques et incontournables respectivement des XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Comme quoi, tout auréolés qu’ils sont de nombreuses distinctions internationales, les experts tchèques ne se contentent pas de briller par leur grande technicité et leur profondeur expressive ; ils mettent également un point d’honneur à proposer des programmes captivants. Le secret de cette formation pour conserver la grande tradition chambriste tchèque tout en la renouvelant radicalement ? Probablement une élégance naturelle qui sait aller à l’essentiel, fruit d’un apprentissage et d’un travail incessant. Tel père, telle fille ! En effet, drivé par Jana Vlachová (qui n’est autre que la fille du grand Josef Vlach, fondateur en 1949 du premier quatuor éponyme), le nouvel ensemble n’a pas grand-chose à envier à l’ancien, tant il fait honneur à l’inimitable style Mitteleuropa.

Le K. 516 est l’un des plus grands quintettes de Mozart. C’est l’impitoyable combat entre Eros et Thanatos, entre vitalité et morbidité. Le tragique y affleure sans cesse, malgré l’inébranlable impassibilité qu’y affiche le compositeur face à la Camarde. Sommet émotionnel de l’œuvre : le sublime Adagio, « prière d’une âme isolée toute entourée d’abîmes » (Alfred Einstein). Forts d’une approche fouillée explorant la partition dans sa globalité en même temps que dans ses moindres détails, les Vlach ne laissent rien dans l’ombre. C’est tout simplement magnifique.

Si le quatuor à cordes est demeuré un genre bien vivant au XXe siècle (pas moins de quinze spécimens, rien que pour Dimitri Chostakovitch, dont nul n’ignore que c’est là, dans ce genre considéré comme dépassé et qu’il aborde dès lors assez tardivement, mais auquel il a su conférer la forme la plus élevée de l’intensification dramatique, et où il a donné le meilleur de lui-même et confié ses pensées les plus secrètes), ce n’est qu’au prix de farouches combats pour renouveler des ressources qu’on aurait pu croire épuisées par les réussites beethoveniennes. Le Onzième témoigne de cette lutte pour assimiler un héritage, puis s’en libérer en le dépassant. Aussi seul un ensemble aguerri peut-il se lancer à corps perdu dans cet opus convulsif sans se désintégrer ou se perdre. Les Vlach relèvent le défi avec une vaillance contagieuse et une témérité inattendue. En effet, nullement intimidés par la déréliction (parfois aux limites du supportable) qui estampille cet étrange et relativement peu joué opus en sept mouvements enchaînés, Jana & Co en traduisent toute la noirceur morbide, la rudesse lapidaire, la désolation lunaire, les reliefs accidentés d’une écriture saccadée par une pensée complexe, ambivalente, mais toujours intègre. Calmes, concentrés, communicatifs, éclairant avec précision les sombres recoins d’une âme meurtrie et de sa funeste mélancolie, capable tout à coup d’un sursaut de joie ou de légèreté la plus drôle, ils réussissent à captiver un public attentif et médusé.

Quintette à la composition mozartienne (deux altos), l’op. 1, B 7 de Dvorak semble prendre modèle sur le K. 593. Dans cette page, où le sorcier de Bohême célèbre la poésie et la mémoire du sol natal tout en payant, en digne continuateur de Brahms et de Mozart, son tribut à la musique germanique et à l’esprit viennois, on retrouve les fastes de la musique d’Europe centrale, son souffle épique et ses rythmes bondissants. Les Vlach sont depuis belle lurette les champions de cette musique de leur terroir qu’ils ont dans le sang. Leurs cordes soyeuses entraînent dans un ailleurs de poésie et de féerie, qui n’a rien avoir avec l’insipidité d’une interprétation standardisée. Fusionnant leurs ego dans cette attachante « conversation à cinq », offrant une vision passionnante de lyrisme, les Pragois y sont manifestement « chez eux ». Spontanéité, sensibilité, sentiment intime du rythme dvorakien, rayonnante splendeur des phrasés, éloquence des timbres, bref, tout concourt à une épatante réussite.

José Voss
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