Ce que lesfrontaliers.lu nous apprend sur l’espace public, la question sociale, les malentendus transfrontaliers et les shitstorms

Salut les Lulus !

d'Lëtzebuerger Land vom 27.01.2017

Liquide En 2000, Laurent Kratz fonde un site d’information destiné aux frontaliers (lesfrontaliers.lu). En 2004, il lance un site de téléchargement gratuit pour musiciens produisant sous licence creative commons (Jamendo). En 2014, il crée un portefeuille pour bitcoins et autres monnaies virtuelles (Yallet). Tour à tour, l’entrepreneur lorrain aura misé sur l’information sans journalistes (quasiment), la musique sans grands labels et la monnaie sans État. Lesfrontaliers.lu est un produit hybride : projet commercial, fournisseur d’informations pratiques, carrefour des rumeurs et site d’entraide. C’est également un espace public où se forme une identité collective et où se formule un discours politique largement ignoré par la presse et le pouvoir autochtones. Arlette Zeoli, qui dirige le site, en replace la genèse dans le contexte historique : « Aujourd’hui, avec Facebook et Twitter, cela paraît évident ; or, à l’époque, c’était révolutionnaire. On autorisait les gens à donner leur avis, comme sur les radios libres. » Lesfrontaliers.lu et diegrenzgaenger.lu, son pendant germanophone, étaient les premiers pure players luxembourgeois, les premiers médias uniquement présents sur le web. Faire l’archéologie de ces sites soulève des questions qui, avec l’extension des réseaux sociaux, ont gagné en actualité : la fragmentation de l’opinion publique, la différence entre modération et censure, rumeurs et véracité.

« Je suis le premier épaté que lesfrontaliers.lu soit toujours là, dit Laurent Kratz. Après tout, c’est rien de plus qu’un bon vieux blog. » Au début, lesfrontaliers.lu n’aurait été qu’« un truc pour déconner ; ou plutôt, précise-t-il, notre logique était de faire des trucs sérieux sans se prendre au sérieux. » C’était d’abord un produit à mettre en vitrine pour démontrer aux clients potentiels de quoi la start-up Neofacto (née du CRP Henri Tudor), travaillant avec le logiciel libre Linux, était capable. C’est quasiment par hasard que Laurent Kratz et son associé Pierre Gérard, qui sont eux-mêmes frontaliers, tomberont sur une niche.

Shitstorm Pour faire démarrer les discussions sur le forum, Kratz et Gérard passent les premiers mois à y publier sous pseudonymes. En 2000, seulement un quart des ménages luxembourgeois disposaient d’un accès à Internet (contre 97 pour cent aujourd’hui). Les premiers utilisateurs du site étaient donc des jeunes informaticiens frontaliers et, pour la plupart, masculins. Bref des geeks, ce qui explique qu’un fil de discussion ayant débuté par la question « Pourquoi tous les lulus collent au cul des voitures qu’elles veulent dépasser ? » aboutisse sur Star Trek (par le détour de la téléportation).

À ses débuts, pour générer des flux de visites, le site s’affichait irrévérencieux, provocateur, débordant et, par moments, cruel. En 2001, lesfrontaliers.lu créait l’indice Lasdaq (pour : Luxembourg Ambiance Survey Automatic Quotation). Les internautes étaient appelés à évaluer l’« ambiance », les « perspectives d’évolution » et le « niveau de rémunération » de leur employeur. En six mois, le Lasdaq enregistra 15 000 votes. Des centaines de messages étaient postés sur les différentes sociétés « cotées » s’assemblant en un miroir déformant de la vie intérieure des entreprises luxembourgeoises. « C’était un peu Luxleaks avant Luxleaks. Des mecs avaient même posté les salaires des associés de PWC sur le forum », se rappelle Laurent Kratz. Certaines entreprises seraient passées à la contre-offensive en exigeant des juniors et des stagiaires de les évaluer (favorablement) plusieurs fois par mois, afin d’en faire remonter la cote.

Les responsables du site ont toujours refusé de filtrer les commentaires en amont ; tout atterrit intégralement et instantanément sur le site : informations, rumeurs, opinions, tuyaux et injures. En cela, lesfrontaliers.lu se distingue de l’autre grand exutoire communautariste qu’est la section des commentaires sur rtl.lu. « Wir lesen alles, was uns zugeht, und entscheiden dann, ob etwas online gehen darf oder offline bleiben muss, expliquait en 2013 son rédacteur, Luc Marteling, au mensuel Forum. Unsere Richtlinie : So wenig eingreifen wie möglich, aber so viel eingreifen wie nötig. » Depuis, les conditions sont devenues plus restrictives, l’utilisateur devant ainsi confirmer son login par SMS. « Depuis le début 2017, nous sommes également devenus un peu plus sévères en ce qui concerne la validation et les refus [des commentaires], précise Marteling dans un mail. Notamment pour minimiser le risque d’abus – également en vue du débat sur les fake news et des élections ». Sur l’ensemble des commentaires soumis, 85 pour cent finiraient par être publiés ; en moyenne du moins. « Il y a toujours et encore des articles où quasiment 99 pour cent des commentaires vont online ; et d’autres où à peine cinquante pour cent vont online. »

Au début des années 2000, lesfrontaliers.lu était un des sites luxembourgeois les plus consultés. Si certains commentaires injurieux entraînèrent des lettres d’avocats et des visites de la police – sur demande de celle-ci, Neonline, l’éditeur des sites, transmettait les adresses IP des diffamateurs présumés –, cette ouverture des vannes généra également un formidable trafic. Laurent Kratz revendique le « côté café du commerce », qu’il oppose à la « cathédrale », d’où émanerait la parole d’autorité. « Les accès au site par rapport à l’écriture ; c’est presque le seul ratio à mesurer. Et sur ce ratio, nous ne sommes pas mal, nettement mieux que wort.lu », estime-t-il. Autrement dit, le visiteur passif doit être incité à se transformer en commentateur actif. Et quoi de mieux qu’un shitstorm pour alimenter le site ? « Les meilleurs commentaires de trolls – et, en plus, cela ne venait pas de nous –, c’était du genre : ‘Je suis coiffeuse, mais je compte devenir informaticienne au Luxembourg, car apparemment cela paie bien’. Et direct, ça commençait : mille réponses et insultes. » Pour provoquer encore plus de clics, lesfrontaliers.lu songe un moment à s’inspirer de rtl.lu et à instaurer une rubrique pin-up – « genre « la plus belle frontalière », dit Kratz – ; mais le projet ne se concrétisa jamais. À part le forum et les articles, une grande partie du trafic provenait des petites annonces, notamment la rubrique « rencontre coquine/éphémère », dressant une cartographie pornographique du Kirchberg et des parkings de la Grande Région.

En même temps, Kratz dit sa volonté de « mettre au carré les rumeurs » : « Il faut que, de temps en temps, quelqu’un se mette trois heures devant une feuille et fasse du journalisme », dit-il. Neonline commence à embaucher des journalistes freelances ; en 2007, au moment de son apogée, la firme comptera sept salariés. Dans sa partie actualité, les sites traitent des sujets sociaux très concrets : salaires, conventions collectives, chômage, allocations familiales, retraites. « Nous voulions formaliser des infos qui circulaient de toute manière », dit Laurent Kratz. Les sites (dont les employés sont d’ailleurs tous frontaliers) réservent une large place à des associations absentes des autres médias nationaux, comme l’AVTERML, l’Association des voyageurs du TER Metz-Luxembourg.

Kratz se rend rapidement compte que « les frontaliers sont un gisement intéressant ». Les premiers contrats de publicité sont signés. (La Banque centrale du Luxembourg estime qu’un ménage frontalier dépense en moyenne 9 300 euros par an au Luxembourg, soit environ 17 pour cent de son revenu brut.) Ce sera sans sentimentalisme que Kratz vendra sa start-up en décembre 2007. (Paperjam avait estimé le prix de vente à 800 000 euros.) Ce sera surtout le bon moment, entre apogée et début du déclin. Facebook prenait son envol et L’Essentiel venait d’être lancé deux mois auparavant.

Interlude Lesfrontaliers.lu seront rachetés par la nébuleuse New Media Lux, dont les deux actionnaires principaux étaient Bob Hochmuth, ancien d’IP (la régie publicitaire de RTL Group), et Charles Ruppert, ex-banquier à la KBL (il était président de l’ABBL entre 1992 et 1995) et ex-directeur général du Groupe Saint-Paul. Ils voulaient construire un mini-empire médiatique au cœur de la Grande Région, ciblé sur différentes communautés et misant sur le web. Le groupe se met à racheter et à créer des supports à gogo : news352.lu, Businss Review, Made in Luxe, Luxe.TV... Mal à l’aise avec le ton impertinent des deux sites frontaliers, la nouvelle direction les transforme en plateformes plus mainstream et inoffensives. Une mise au pas qui signe l’arrêt de mort du Lasdaq et de la rubrique des rencontres, jugée trop osée.

« Moi je préconisais qu’on se concentre sur les médias qui fonctionnent et qui étaient rentables », dit Arlette Zeoli. Elle avait rejoint lesfrontaliers.lu en 2004 comme commerciale avant d’être « revendue avec l’eau du bain » aux nouveaux actionnaires. En désaccord avec les décisions de ceux-ci, elle démissionne en mars 2011. Une année plus tard, New Media Lux SA déclare faillite, plombée par les nombreux magazines non-rentables que le groupe, qui comptait alors cinquante employés, avait accumulés au fil de son expansion frénétique. Arlette Zeoli tente alors son come-back. Elle obtient l’aide de son ancien actionnaire et ami Kratz et soumet une offre de rachat pour lesfrontaliers.lu et diegrenzgaenger.lu à la curatrice (le troisième support rentable sorti de la masse de la faillite était Made in Luxe). Après un intermezzo de cinq ans, les deux sites sont donc de nouveau entre les mains de ses fondateurs.

PME Entretemps, lesfrontaliers.lu est en peu tombé en somnolence. Les flux ont en partie migré ailleurs, vers les grands groupes : Facebook pour la fonction forum, Tinder et Grindr pour les rencontres adultes, Blablacar pour les rendez-vous de covoiturage et L’Essentiel pour l’actualité. Laurent Kratz, pour qui « les espaces communautaires sont très largement en friche au Grand-Duché », dit songer à créer un nouvel espace peer-to-peer, une sorte de « Twitter luxembourgeois ». Quant à Mediaweb Éditions (la société qui édite lesfrontaliers.lu et diegrenzgaenger.lu), elle restera toujours à la taille d’une PME : « Cela tourne à cinq personnes, et cela tourne bien ».

Le site se finance à cent pour cent par la publicité (souvent déguisée en reportages) : banques, boutiques de vêtements, agences de voyage, concessionnaires automobiles, les annonceurs seraient à « 80 pour cent locaux » estime Arlette Zeoli. Le trafic sur les sites de Mediaweb Éditions, n’est plus mesuré par le Centre d’information des médias (CIM) à Bruxelles (dont RTL, Saint-Paul et Editpress sont membres), mais par Google analytics. Ceci rend la comparaison avec les concurrents malaisée. Arlette Zeoli parle de 12 000 à 15 000 visites uniques par jour (hors week-end), donc loin derrière les 102 564 et 120 336 visiteurs uniques qu’ont totalisés, selon le CIM, lessentiel.lu respectivement rtl.lu en une journée (le 24 janvier 2017). D’après ses bilans, Mediaweb Éditions ne fait pas des millions de bénéfices ; un peu plus de 53 000 euros en 2013, un peu moins de 6 000 euros en 2014, et presque 12 000 euros en 2015. C’est une PME « très légère, très lean », estime Kratz et veut dire par là que l’informatique est largement outsourcée et le contenu produit en majorité par des freelances. Parmi eux, on trouve des avocats spécialisés en droit du travail et en fiscalité, écrivant des chroniques « à titre gracieux », selon Zeoli. (Une présence qui leur confère une certaine notoriété dans la communauté frontalière.)

Mediaweb Éditions emploie aujourd’hui une seule journaliste accréditée. Une autre journaliste freelance, embauchée en 2006, travaille à partir de l’Allemagne. En février, l’éditeur veut embaucher un deuxième journaliste à plein temps. Ce détail n’est pas anodin, car pour toucher l’enveloppe forfaitaire de 100 000 euros annuels, à laquelle aura dorénavant droit une partie de la presse en ligne (d’Land du 16 décembre 2016), Mediaweb Éditions devra constituer une rédaction d’au moins deux journalistes à plein temps, en CDI et accrédités au Conseil de presse. Arlette Zeoli dit que « l’aide à la presse nous intéresse énormément ». Or, parmi les dix conditions (assez floues) du règlement grand-ducal, qui vient d’être publié ce 19 janvier, on trouve celle d’une « diffusion susceptible de toucher l’ensemble de la population » ainsi que celle d’« un dispositif approprié, permettant de retracer, pour les besoins de l’exercice des droits des personnes lésées, l’identification des commentateurs agissant sous une identité d’emprunt ». Beaucoup dépendra de l’interprétation qu’en donnera la commission qui devra conseiller le ministre des Médias Xavier Bettel (DP), lors de l’évaluation des demandes.

Le grand écart C’est surtout l’arrivée de L’Essentiel qui a brisé l’effervescence de lesfrontaliers.lu et diegrenzgaenger.lu. Le gratuit est un des seuls médias à avoir réussi le grand écart entre lecteurs résidents, luxembourgeois et frontaliers. C’est également le seul support à mesurer son audience parmi les frontaliers. Selon le dernier sondage de 2013 (le prochain est prévu pour cette année), L’Essentiel compterait 83 500 lecteurs (soit 38 pour cent de son lectorat) résidant en France et en Belgique. Les autres médias luxembourgeois n’ont jamais osé mesurer leur force – ou leur faiblesse – en-dehors des frontières nationales : un résultat médiocre ayant une incidence négative sur les tarifs publicitaires. On en reste donc aux estimations. (Ainsi, Mike Koedinger, le CEO de Maison moderne, estime le lectorat frontalier de paperjam.lu à 15 000, c’est-à-dire un quart du total.)

Si, lors de sa création, le journal employait onze personnes dans le print et deux personnes sur le web, cette proportion s’est entretemps inversée : quinze salariés s’occupent aujourd’hui de lessentiel.lu, contre treize pour L’Essentiel version papier. Son rédacteur en chef Denis Berche voit le gratuit comme « un média luxembourgeois en langue française » et non comme un « média français pour le Luxembourg ». Selon Berche, il y aurait des « sujets trois étoiles » (comme l’annonce d’une tranche d’index), intéressant tous les lecteurs-cibles définis comme « jeunes actifs urbains ». Pour le choix des « unes », il dit faire de temps en temps des « clins d’œil » aux différentes communautés. « Lorsque Gilles Müller a remporté le tournoi de Sidney, on l’a mis en ‘une’ ; même si le sujet n’intéressait pas beaucoup les frontaliers et les étrangers. Ce jour-là, on avait donc une ‘une’ très luxembourgeoise. Mais demain [l’édition du 24 janvier], on fait la ‘une’ sur Julien Doré [chanteur de variété français] que peu de Luxembourgeois connaissent. »

Exégèse À la lecture des questions posées sur le forum de lesfrontaliers.lu et diegrenzgaenger.lu, on se rend compte que, malgré des encadrements institutionnels bilatéraux et européens, les situations sociales et fiscales sont toujours particulières et souvent particulièrement complexes. Le forum fonctionne aussi comme communauté de solidarité et de recherche : les internautes postent des textes législatifs, formulaires administratifs et brochures de syndicats. Le corpus de dizaines de milliers de posts, qui se sont accumulés sur le forum, n’ont pas encore fait l’objet d’une étude scientifique quantitative. (D’ailleurs pas tous les fils de discussion ne sont archivés.) Seul le sociolinguiste Fernand Fehlen avait tenté d’y piocher des éléments pour son « enquête sur un marché linguistique multilingue en profonde mutation » (Baleine-Bis, 2009). Il cherchait dans les sables mouvants des lesfrontaliers.lu les traces des états d’âme des frontaliers.

Fehlen attribuait à l’anonymat « le mérite d’être révélateur d’animosités normalement refoulées sous la pression de la bienséance ». Il cite et analyse ainsi méticuleusement de longs passages d’un certain « Picasso2 », qui, au sein du forum, serait « connu pour ses propos xénophobes et anti-frontaliers ». Or, une telle exégèse est un exercice périlleux. « Il y a des trolls qui postent des messages du genre : ‘Ces sales frontaliers qui nous piquent le travail !’, dit Kratz. Or est-ce que ce sont des Luxembourgeois ou des personnes qui se font passer pour des Luxembourgeois ? On s’est rendu compte que des mecs créaient des dizaines de noms utilisateurs sans s’en servir, puis entraient dans les forums donner des upvotes [cliquer sur le pouce levé] pour pourrir l’algorithme. » Certains messages très caricaturaux semblent écrits exprès pour attiser les esprits. Un internaute écrit ainsi : « Nous, Luxembourgeois et Luxembourgeoises sommes des travailleurs. Ma compagne fait comme moi : le soir et même les week-ends, comme nous sommes managers dans des sociétés internationales, nous consultons nos mails […] pour donner nos instructions aux filiales. » Shitstorm garanti : « Y a vraiment des lulus qui se la jouent ». Un autre internaute, plus sceptique, tempère : « Il est autant lulu que toi et moi ».

Pour une déconstruction des stéréotypes et une autodérision réussie, il faut revoir Comme un lundi, une série de courts sketchs (calqués sur le thème de Un gars, une fille) produite par la BGL BNP Paribas en 2010-2011. On y suit les mésaventures de sept frontaliers francophones dans les bureaux, voitures (éternellement bloquées dans les bouchons) et trains luxembourgeois. (Quant aux Luxembourgeois, ils sont quasiment absents.) Un des personnages de la série, Nadia, prend des cours de luxembourgeois : « C’est dur ! Et même pour écrire, ils sont jamais d’accord, même entre eux. » Pour cette jeune frontalière, représentée comme carriériste et obséquieuse envers son supérieur hiérarchique (luxembourgeois), le rêve, c’est Bascharage. « Bascharage, c’est le Luxembourg, c’est la promesse d’une vie meilleure ! Une magnifique villa, un toit de chalet, du marbre, des dorures, une façade… mauve ! » Sa collègue de bureau s’étonne : « C’est légal, ça, le mauve ? ». « Oui, s’écrie Nadia. Tout est possible au Luxembourg ! »

Le forum de diegrenzgaenger.lu est beaucoup plus (auto)policé que celui de son pendant francophone. Les internautes trop polémiques sont rapidement rappelés à l’ordre ou simplement ignorés au nom de la politesse, du calme et de la « Sachlichkeit ». En mai 2015, une « loyale Forumsteilnehmerin » disait au-revoir. Elle se serait enfin décidée à démissionner de son poste au Luxembourg: « Lieber arbeite ich in der Nähe meiner Kinder, mit wesentlich weniger Kohle, aber ohne Stress morgens auf der Straße, ohne großen Anfahrtsweg, ohne Zeitdruck, wenn dann doch mal eines der Kinder vom KiGa abgeholt werden muss, weil es fiebert. » Certains la congratulèrent : « Das ist eine Entscheidung, vor der ich den Hut ziehe, répondait un internaute, denn ich kenne viele, die sich jeden Tag [über] die Arbeitsumstände in Luxemburg beschweren, aber trotzdem nicht den letzten Schritt machen ». Une autre répliquait : « Die Idee geistert mir auch schon Jahre durch den Kopf, aber den Mut, die finanziellen Nachteile in Kauf zu nehmen, hatte ich bis dato noch nicht. »

Ce fut la réforme des allocations familiales et l’introduction d’un nouveau régime de bourses d’études qui déclencha les échanges les plus vifs sur le forum, provoquant des centaines de commentaires. La manifestation syndicale, organisée en septembre 2010 sous le mot d’ordre « mêmes cotisations, mêmes droits », vit pour la première fois l’irruption du travailleur frontalier dans l’espace public, et ceci en tant que sujet politique. Pour de nombreux frontaliers, la loi sur les allocations familiales fut une rupture de confiance, un point de cristallisation de leurs sentiments d’être discriminés et rejetés. A posteriori, il semble frappant que le gouvernement ne tenta pas d’expliquer sa position aux concernés ; le Premier ministre Jean-Claude Juncker (CSV) ne donnera aucune interview ni à L’Essentiel, ni à lesfrontaliers.lu. (Il faut dire qu’aucune des deux publications n’avait fait une demande d’entretien). L’OGBL, peinant à maintenir l’unité entre membres résidents et frontaliers, dut calmer ses sections de travailleurs frontaliers français qui appelaient à une « épreuve de force » sous forme d’un blocage temporaire des points frontières.

Bernard Thomas
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