Expériences muséales à Tilburg et Gand

Suppléments d'art

d'Lëtzebuerger Land du 22.03.2001

Depuis son ouverture en 1992, la Fondation De Pont à inscrit du jour au lendemain la ville de Tilburg sur l'itinéraire obligé des amateurs d'art contemporain. Installée dans une ancienne filature reconvertie, la Fondation est à la fois un exemple d'espace muséal optimalement mis en valeur, et du recyclage réussi de l'image d'une communauté industrielle qui était restée jusque-là totalement à l'écart du tourisme culturel. Cette réussite illustre à nouveau l'extraordinaire politique de décentralisation culturelle qui a doté les Pays-Bas en moins d'une décennie d'un nombre impressionnant de centres d'art de pointe. 

Contrairement à une certaine tendance de projets de prestige, associés de préférence au nom d'un architecte réputé, la Fondation De Pont a joué la carte de la modestie et du pragmatisme : l'espace d'exposition ne brigue pas un statut d'oeuvre d'art en soi (comme le musée/sculpture Guggenheim de Bilbao), et ne joue pas non plus sur l'insertion dans un environnement de choix et la transparence vers l'extérieur (comme le futur Musée Pei). 

L'impact de la Fondation sur le bâti urbain de l'industrieuse cité brabançonne n'a pas été moins déterminant qui, quadrillée par des autoroutes à l'américaine qui mènent la vie dure au centre historique, acquiert par la simple présence en sa périphérie de la collection De Pont un supplément d'âme qui rejaillit sur l'agglomération toute entière et met en lumière les exemples éparpillés d'architecture des années trente et cinquante négligés jusque-là.

L'industrie lourde partie, les entreprises « légères » et l'art s'installent...

C'est là une tendance générale en Europe, qui revient lentement d'un postmodernisme par trop mimétique et aborde la ville comme un espace de signes à la limite de l'oeuvre d'art : des secteurs de plus en plus larges de l'espace urbain se font en fin de compte land art. L'ancienne filature qui abrite les collections est l'exemple-type d'un espace clos « ouvert », qui permet une circulation libre parmi les pièces exposées, sans parcours fléché imposé. 

L'espace central est flanqué sur ses côtés par des enfilades de petites pièces destinées autrefois à l'entreposage de la laine. On a évité d'encombrer les lieux au profit d'un accrochage en harmonie avec les structures industrielles préexistantes. Certaines oeuvres ont été directement créées sur place, comme Mud Line de Richard Long, qui recouvre tout un mur. Du même Long, Planet Circle bénéficie d'un bon quart de toute la surface du musée : l'espace requis pour cet assemblage rappelant les cercles de pierre celtiques. 

Gutter Splash Two Corner Coast de Richard Serra est une installation de débris de plomb occupant, comme des fragments de météorites, l'un des entrepôts latéraux, ravivant de façon mystérieuse la mémoire industrielle du lieu. Bill Viola est représenté par le classique The Greeting et une oeuvre toute récente, qui achève le cycle des « immersions » avec la fascinante abolition des perspectives d'un plongeon vu à l'envers, et dont le reflet restitue l'acte en son apparente unicité.

L'oeuvre qui peut-être décline de la façon la plus subtile son entourage industriel est la vidéo Win, Place or Show de Stan Douglas, micro-fiction en boucle qui s'inspire des banlieues ouvrières canadiennes et du réalisme télévisuel des années cinquante. La fiction-prétexte (une vague bagarre entre deux hommes à l'issue d'une partie de cartes) est décalée de façon presque imperceptible par l'ajustement continuel du cadre de projection et des dialogues. L'effet faussement répétitif induit en erreur : on assiste à une projection toujours renouvelée, qui se moque subtilement de ses propres conventions. 

Un tel effet de reconnaissance combiné à une ouverture du sens en douceur pourrait caractériser « l'opération Tilburg » en général, conférant un nouveau look (et un nouvel argument de vente) à l'image de la ville toute entière. 

À Gand, la donnée initiale était différente, la ville pouvant se vanter d'une riche tradition muséale, bien continuée par le récent Musée communal d'art contemporain. Il n'empêche que la mise en valeur du Couvent des Carmes comme centre d'art actuel rappelle les choix de la Fondation De Pont. Si le bâtiment d'origine était plutôt voué à la comptabilité des âmes dans ce berceau historique du capitalisme que fut Gand, son orientation actuelle sait combiner judicieusement une certaine atmosphère de recueillement et des grandes expositions thématiques souvent pluridisciplinaires, mêlant arts plastiques et visuels. 

Après des rétrospectives Peter Greenaway et Raoul Servais, le Couvent des Carmes accueille pour l'instant une exposition des oeuvres non-figuratives de Dan Van Severen, dont l'austérité géométrique et chromatique s'accorde bien avec la sobriété monacale du lieu. Côté art contemporain, cette rétrospective d'une des figures marquantes de l'abstraction flamande se double des installations-vidéo de Yael Bartana. Si Haiku reste tout à fait bucolique dans son association de poissons rouges et de notes d'accordéon, Profile envahit littéralement l'ancienne sacristie : la vidéo montre la leçon de tir d'une unité de jeunes recrues féminines de l'armée israélienne. La précision des gestes pour charger l'arme, mettre en joue,... n'a d'égal que le découpage clinique de la vidéaste, alors que les sons de cliquetis métallique se trouvent amplifiés dans cet espace épuré.

Fermé / ouvert

La Fondation De Pont à Tilburg et le Couvent des Carmes à Gand se structurent autour de cette dualité d'espaces qui, repliés en apparence sur eux-mêmes, poussent en fait à un nouveau type de recueillement et de prosélytisme - celui de l'amateur d'art contemporain, qui reporte son expérience esthétique sur et au-delà des lieux qui l'entourent. Tout comme l'art interdisciplinaire qu'ils défendent, ces lieux d'exposition contribuent à repousser les limites de la signification traditionnelle par le biais d'un nouvel oecuménisme qui partirait de l'émotion artistique et continuerait à imprégner de façon diffuse des pans de plus en plus importants du tissu urbain et social qui rayonne à partir de ces nouveaux centres d'art. 

C'est peut-être à cela que pensait Malraux quand il affirmait que « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » : l'après-postmodernisme aurait-il trouvé ses chapelles ? 

De Pont - Fondation pour l'art contemporain Wilhelminapark 1 ; NL - 5000 AE Tilburg ; tél.: 0033 13 543 83 00 ; ouvert du mardi au dimanche de 11 à 17 heures / Caermersklooster -Centre provincial pour l'art et la culture Vrouwebroersstraat 6  B - 9000 Gent ; tél.: 0032 9 269 29 10 ; ouvert du mardi au dimanche de 10 à 17 heures Exposition Daan van Severen / Yael Bartana jusqu'au 15 avril

Ronald Dofing
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