Short stories

La société des individus

d'Lëtzebuerger Land vom 25.04.2002

C'était un jour qu'il se promenait à New York que Jean-Guillaume Weis tomba sur un livre de Brautigan. C'est un univers qui lui a convenu de suite. Était-ce lié à l'humeur du jour ou aux circonstances ? Nous ne le saurons pas. En tout cas, il a décidé de se procurer l'oeuvre complète de cet auteur qui évoque les années soixante, alors que lui, Weis, est né en 1969.

Un univers dans lequel il aurait été conçu. Enfin, potentiellement, car une mère française et un père luxembourgeois n'auront pas cette histoire-là à raconter. Il faut présenter correctement les choses, car si Brautigan se levait après l'heure, pour contempler, aurait-on pu dire, l'autre côté du temps, et plus sûrement son salon (décor Trixi Weis [&] David Russon), sa table et ses bêtes de fauteuils ou ses chaises de cuisine et plus bas un bout de potager qu'il aurait veillé chaque jour à débarrasser de la moindre herbe folle, que rien ne poussât qui vaille dans ce coin de jardin non plus que dans ce mouchoir que l'on n'osait appeler sa propriété, sachant depuis longtemps qu'on ne possède rien ici bas, qu'on puisse dire à soi... C'était comme si le vent sculptait ses cheveux et que dedans il tachait d'atteindre un amour et que ça ratait régulièrement. Les obsessionnels-compulsifs en viennent régulièrement à douter de leurs propres sens, du moins de manière sélective. Enfin d'un auteur l'autre il fut un remarquable récipiendaire. 

Un danseur c'est quelqu'un qui se prête à lutter contre le sommeil, c'est un appariteur. Même si le sens paraît flotter dans un ailleurs peu accessible, quelque chose nous dit que nous pourrons le méditer au calme, que nous voilà aussi intelligents que vous, enfin presque, rechargés à neuf.

Quand un danseur mue en chorégraphe, il rejette ce qu'il a côtoyé, croit être aux antipodes, revient à ses premières impressions, puise, se laisse emporter par le plaisir et grâce à l'étonnante exploration trouvera la propre utilisation de sa science. 

Si c'est moins virtuose qu'une phase d'abattement ou une phase de surexcitation, Weis dit qu'ici, il a mis un maximum de son travail créatif, conscient aussi que certains enchaînements pourraient être le départ d'une nouvelle pièce. Emre Sevindic, Luxembourgeois, d'origine turque a construit la bande-son avec Guillaume Weis. D'abord un tapis sonore de musique actuelle, ensuite des moments de « hits » latin-jazz lui suggérant l'univers de Brautigan. Y compris des morceaux du groupe SugRcane (sous le label Own Records) et un récit-vidéo de Tania Frank.

Brautigan est parfois surréaliste quand il évoque le sucre des pastèques, parfois il critique plus ouvertement le comportement de ses concitoyens, en général, il paraît assez désespérément à la recherche d'un absolu. Il y a des aspects qui touchèrent Guillaume Weis de suite et où il a su ce qu'il mettrait en danse (costumes Trixi Weis), d'autres qui ne se prêtaient pas, d'autres encore qu'il allait transformer. 

S'il fallait un exemple comment il s'est approché de ces Short stories : il a pris Virginie Barjonet, la-plus-jeune-des-danseuses-aux-nattes, l'a fait danser seule, comme la Mort du cygne, comme une des Willis de Gisèle, alors que les couples autour, paumés ou aveugles un brin philosophes, anti-héros qui n'ont plus rien à dire. Elle incarne l'amour. 

Après avoir dansé chez Mark Morris et Pina Bausch, les best-sellers de la danse, même s'ils n'ont absolument rien en commun, Jean-Guillaume Weis a laissé tomber le « Jean » de son nom composé, et reste déterminé à se frayer son chemin au Luxembourg. Si pour le théâtre de nouveaux lieux se créent avec un large éventail de propositions, la danse a bien du mal à se faire une place respectée. Touchée par tous et n'importe qui, elle reste constamment en demande, n'ayant aucun lieu qui lui soit dédiée, ne peut donc rien offrir en retour et n'aura jamais accès à aucun festival hors les murs. À moins que Frank Feitler ne pense sérieusement lui faire une place lors de la réfection du Théâtre municipal.

Car il s'est agit ici, par exemple, de trouver des danseurs (en téléphonant), des crédits, de fonder une asbl. (Dance Theatre Luxembourg) deux stagiaires (Christian Setzer et Florence Wolter), faire face aux désistements etc. pour... quatre représentations. 

La dernière pièce préparait celle-ci en quelque sorte et les prochaines seront la somme de celles d'avant, une fois plus chorégraphiées, une autre fois plus théâtrales, des solos de prévus et des stages au conservatoire de la ville.

 

Short Stories sera encore joué dimanche soir, 28 avril, au Centre des Arts pluriels à Ettelbruck, dans le cadre du Week-end découverte danse contemporaine, « une première initiative pour amener la danse contemporaine au public du Nord ». Autres spectacles à l'affiche : samedi 27 avril à 20 heures : la Compagnie Olivier Bodin avec Zip 12 et La petite pièce. Dimanche, à partir de 17 heures la Compagnie Pedro Pauwels donnera une représentation de Cygn etc, suivi donc de Short Stories. Pour plus d'informations : téléphone 26 81 21-1

 

Anne Schmitt
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