Congo, Cameroun

Miser sur les gens

d'Lëtzebuerger Land du 17.08.2012

Travailler pour la paix : qu’est-ce que ça signifie en République démocratique du Congo, au passé lourd de conflits, au moment où l’Est du pays est confronté à une nième rébellion avec son cortège de problèmes : violence, conscriptions forcées, déplacés (220 000 nouveaux cas recensés par l’Onu dans la région depuis avril) et, planant comme une épée de Damoclès, la menace d’une nouvelle guerre régionale ? « La paix ? » Christiane Kayser rit. « Attention, il faut se méfier du concept qui sert souvent de tarte à la crème ».
Cheveux bruns coupés courts, le regard éveillé, volubile et pas une ride en dépit des nombreuses années passées sous le soleil des tropiques : Christiane Kayser est un puits de connaissances, un canal de communication entre Berlin, Yaoundé, Toulouse et Goma sur le lac Kivu, où elle vit une partie de l’année. Consultante, elle est passée, au cours d’une carrière qui débuta auprès de l’Unesco en 1982 après des études en sociologie, psychologie et pédagogie, du Ghana à la Sierra Leone, du Burkina Faso au Cameroun puis au Congo (RDC). Toujours et encore le Congo, qu’elle ne pourrait délaisser malgré ses calamités. Parmi ses employeurs, le Evangelischer Entwicklungsdienst, la GIZ, le Club du Sahel ; autant d’opportunités pour parfaire son réseau de coopérants, fonctionnaires, politiques africaphiles tout aussi bien que d’ONGs, think tanks, mouvements de la société civile africaine. Un vivier de matière grise et d’énergie qu’elle ne cesse de développer, interconnecter, utiliser pour placer les messages qui résultent du travail avec les partenaires locaux.
« La paix est bien plus que l’absence de guerre. Elle doit croître à l’intérieur d’une société. Pour l’assurer durablement, il faut réinventer des mécanismes de négociation d’intérêts non-violents ». Appliqué à la RDC, le principe est mis en œuvre par le Pole Institute à Goma. Bien plus qu’un centre de recherche et d’analyse, il s’agit là d’un lieu de débat afin de comprendre les conflits sociaux pour mieux les appréhender, de développer des stratégies d'intervention, de responsabiliser la société civile. Si Christiane est membre du conseil consultatif, elle soutient que « dans des situations politiques délicates, les collègues de l’extérieur ne doivent pas se mettre en avant » ; mais l’expérience a montré que sur base de confiance mutuelle, ils peuvent être utiles, appuyant le développement des méthodes de recherche, des techniques d’analyse, des manières de communication.
L’action encouragée par le Pole n’est pas dépourvue de risques. Récemment, l’expérience d’une de ses collaboratrices, une Congolaise dynamique, a encore confirmé que la répression en RDC gagne du terrain. La jeune femme, lasse d’entendre toutes sortes d’experts (le plus souvent blancs) s’exprimer sur son pays mais pas les Congolais et encore moins les jeunes, a été arrêtée pour avoir – ensemble avec d’autres révoltés de leur situation à la marge de la société congolaise – distribué des tracts critiquant la mauvaise gouvernance du gouvernement. Essuyant le reproche, monté de toutes pièces, d’être une partisane de Vital Kamerhe (opposant au président Kabila), elle a été détenue pendant une semaine avant d’être relâchée.
Le risque de débandade en cas de prise de Goma par le mouvement rebelle M231 n’est pas propice à une stabilisation. Mais au moins, grâce à l’analyse des gens de Pole, on arrive à anticiper.
Christiane replace son écharpe bleue au motif étoilé. « On sait que le M23 peut prendre Goma à tout moment, mais ils n’en ont pas forcément envie. Se rendre maître d’une ville signifie aussi devoir gérer les environ 500 000 habitants ». L’affaire mettra du temps. Ce qui est sûr, « identifier le Rwanda comme le grand méchant, même si c’est justifié, ne change rien aux problèmes essentiels des Congolais : mauvaise gouvernance, corruption, pauvreté ».
Quant à la Monusco2 (à laquelle le Luxembourg ne participe pas d’ailleurs), voici encore un exemple illustrant l’impuissance dont peut peuvent souffrir les Nations unies. Christiane secoue la tête, faisant virevolter les boucles d’oreille en forme de feuilles. « On se demande pourquoi l’Onu accepte cette sorte de mandat impossible. Le territoire est trop étendu, ils sont trop peu nombreux ». Face à un gouvernement irresponsable et de moins en moins légitime, la marge de manœuvre de la mission s’est réduite comme une peau de chagrin.
Son expérience a valu à Christiane Kayser d’être sollicitée pour copiloter l’élaboration d’une stratégie de paix pour le Congo, validée par le ministère de la Coopération allemand. Le premier principe qu’elle et ses partenaires ont su imposer : « Le papier doit être élaboré avec les Congolais. Une nouvelle stratégie exogène, sans ancrage dans la population, est vouée à l’échec ». Un des grands défis, non seulement au Congo, est « la fragmentation de la société. Le réflexe croissant de désigner un bouc émissaire, les susceptibilités envers ceux qui sont différents, d’une autre ethnie ou région ». Même problème au Cameroun, où se renforcent les préjugés ethniques minant une société déjà évidée par les frasques d’un gouvernement corrompu. Le réseau d’acteurs non-étatiques Zenü Network à Bafoussam, cofondé par Christiane et son collègue et complice Flaubert Djateng, s’engage pour davantage de justice sociale en promouvant le dialogue entre société civile et État – avec les jeunes au cœur du travail.
« On me demande souvent pourquoi je ne travaille pas pour la coopération luxembourgeoise, remarque Christiane. Parfois j’ai mauvaise conscience d’avoir loupé ce qui se fait chez moi ». Dans les années 1980, elle pensait ne pas avoir la bonne formation pour travailler pour LuxDev : « Je ne suis pas ingénieure ; je ne sais travailler qu’avec des gens ». Une prise de contact en 2007 avec la Direction de la Coopération pour un projet avec la société civile malienne n’a pas donné de suite malgré un vague intérêt manifesté dans un premier stade.
Femme à plusieurs casquettes, grande amatrice de culture, Christiane ponctue ses explications de digressions délicieuses sur les rappeurs en vogue à Kinshasa ou ses prédilections cinématographiques. Il y a de quoi raconter, entre les cours qu’elle donne à l’Université Humboldt à Berlin en études de genre et discrimination et son travail de traductrice, du français vers l’allemand. Traductrice attitrée de Tahar Ben Jelloun, elle s’est vue proposer de travailler aussi sur le dernier livre de l’écrivain algérien Boualem Sansal, Rue Darwin. « Un livre d’une clairvoyance rare, d’un humour un peu méchant, à recommander absolument ».
Son avenir, quand elle sera peut-être lasse de passer son temps dans les avions, elle le verrait bien en tant que consultante indépendante pour des missions qui l’intéresseront : entre autres pour le nouvel Institut pour le monitoring d’impact de projets de coopération fondé à Bonn : « une superbe initiative, une piste pour le Luxembourg peut-être ». En tout cas elle compte bien continuer à arpenter les terrains de l’advovacy, « soutenir les amis du Sud à mieux faire entendre leur voix ».

1 Le nom M23 vient de la date de conclusion, le 23 mars 2009, d’un accord de paix entre le mouvement rebelle Congrès National pour la Défense du Peuple, mené par le leader tutsi Laurent Nkunda, et le gouvernement congolais et dont le M23 fustige la non-application.
2 Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RDC. Pour plus d’informations : www.pole-institute.org et www.zenu.org
Béatrice Dissi
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