Dans la solitude des champs de coton

La toute dernière nudité

d'Lëtzebuerger Land du 04.07.2002

Cela commence comme un coup de tonnerre. Avec un coup de feu plutôt. Une manière brutale mais efficace pour mettre la tension, le public, de suite, est sur les nerfs quand arrive le Client, Denis Lavant, gonflé à bloc, extrêmement tendu lui aussi, fait d'agressivité et de peur. Il traversait cette friche, ce no man's land urbain, entre deux blocs d'immeubles, il voulait en fait prendre le chemin le plus direct entre un point A et un point B. Mais voilà, entre les deux, il a dévié, consciemment ou inconsciemment, et a croisé le regard, puis attiré l'attention du Dealer, fragile Serge Merlin. Entre les deux va s'établir un jeu d'attraction / répulsion entre franche agression - « deux hommes qui se croisent n'ont pas d'autre choix que de se frapper » - et des moments d'une étrange intimité.

« Ils sont sans cesse en train de se redéfinir, d'expliciter leur positon dans l'espace et dans le temps, pour trouver un cordage, une relation possible, » estime Denis Lavant dans le cahier du spectacle. Lorsque Patrice Chéreau créa la pièce en 1987 à Paris, Isaach de Bankolé jouait le Dealer, Koltès demandait que ce soit un Noir, parce qu'il l'imaginait « bluesman, imperturbablement gentil, doux, un de ces types qui ne s'énervent jamais, ne revendiquent jamais. » Patrice Chéreau reprit par la suite le rôle durant plusieurs saisons. Le Client par contre était pour Koltès un « agressif écorché, un punk de l'East Side, imprévisible, quelqu'un qui me terrifie » (dans : Une part de ma vie). Chez Chéreau, Laurent Malet incarnait un tel punk, coiffure iroquoise, tatouages, bottes et blouson de cuir sans manches. 

Dans sa mise en scène pour le Théâtre national, Frank Hoffmann par contre opte pour deux personnages moins marqués : si le Dealer est plutôt proche du clochard de par son accoutrement (très beaux costumes signés Jean Flammang), le Client est en costume-cravate noirs tout ce qui est de plus sobre. Ce qui, d'office, le rend moins suspect. Le deal, la marchandise à échanger n'est jamais nommée, ce qui rend les joutes verbales des deux si abstraites - donc universelles. Car le Dealer veut vendre au Client la marchandise de son désir, mais pour cela, il lui faut que ce désir soit nommé. Or le Client est sûr et certain de ne pas avoir ni de besoin ni de désir, il veut pouvoir dire non mais pour cela, il a besoin lui aussi que la marchandise du Dealer lui soit énoncée. 

Dans cet univers où les nerfs sont à vif, dans le crépuscule qui rend la coulisse encore plus menaçante - impressionnant décor très sobre de Jean Flammang, deux énormes blocs de béton qui intimident et protègent à la fois -, les deux hommes vont se définir par la négative l'un par rapport à l'autre, trouvant étrange chez l'Autre ce qui n'est pas propre à soi. Frank Hoffmann joue à fond de la dichotomie - le texte de Koltès est magnifiquement poétique dans sa langue si prosaïque qui oppose la femme et la brute, l'humanité et l'animalité, l'amitié et l'agression - en les soulignant dans la forme comme ce rond du bâtiment opposé aux lignes tranchantes du décor, l'extrême agressivité des lumières et le noir le plus complet etc. Par contre, les moments qui ne fonctionnent pas du tout sont ceux qui se laissent aller à l'emphase, que ce soit dans la mise en scène - comme ces ralentis superflus - ou dans la musique, parfois trop présente, trop kitsch (René Nuss).

Mais alors il y a des moments de théâtre qui sont tellement forts qu'ils font oublier ces détails, par exemple cette scène si touchante où le Dealer et le Client semblent se rapprocher, assis côte à côte avec une bougie au milieu, fragile instant d'intimité. Avant que le Client n'explose à nouveau, dans toute sa fureur, dans toute sa rage. Comme si entre deux hommes, aucune coexistence paisible n'était possible, comme si tout était dans le rapport de force de plus total, « plus que celle des coups, je redoute la violence de la camaraderie, » dira le Client.

On ne saura jamais assez gré au TNL de nous offrir de tels moments de théâtre, tellement sublimes, tellement absolus - surtout en comparaison à la morosité ambiante sur les scènes locales... Deux acteurs impressionnants de justesse et de vérité pour un texte magnifique joué dans un décor incomparable : lorsqu'un train passe au loin, derrière les fenêtres de cette architecture industrielle, qu'un dernier avion survole la Rotonde à 23h46 pile, c'est comme si la réalité s'accordait à un moment si intense. Qui dit que l'art ne sait plus sublimer le réel ?

Dans la solitude des champs de coton de Bernard Marie Koltès, dans une mise en scène de Frank Hoffmann, assisté de Jacqueline Posing, décors et costumes : Jean Flammang, musique : René Nuss ; avec Serge Merlin en Dealer et Denis Lavant en Client ; production : Théâtre national. La pièce sera encore jouée ce soir ainsi que demain et dimanche 7 juillet à 21h30 dans une des Rotondes CFL à Bonnevoie ; téléphone pour réservations : 26 45 88 70, entre 14 et 19 heures. / En accompagnement de la pièce, Phi édite dans sa série Amphithéâtre un « cahier du spectacle » intitulé Koltès ou le regard intercepté, fait de notes et contre-notes assemblées par Corina Mersch ; 88 pages, 5 euros ; ISBN 2-87962-144-5.

josée hansen
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