Lëtzebuerger Architektur Musée

Les archives du possible

d'Lëtzebuerger Land du 16.01.2015

Alain Linster arrive rarement les mains vides. À notre rendez-vous, un soir dans un bar, il amène des grands dessins d’architecture dont le papier a jauni. « Regardez ! s’enthousiasme-t-il, ce sont deux dessins de la même année, 1934, mais le premier a été exécuté en mars, il fait froid, les passants portent de gros vêtements et des fourrures, la voiture roule avec le toit fermé. Et sur le deuxième, comportant quelques adaptations du bâtiment, nous sommes en septembre, il fait encore chaud, les dames sont habillées plus légèrement et là, la limousine a ouvert son toit… » Les dessins sont ceux pour le Grand Hôtel de Commerce, qui allait devenir le Kons à la Gare, de Nicolas Schmit-Noesen, architecte important dans les années 1920-60 dont Alain Linster et Anne Stauder viennent de dégoter toutes les archives pour venir enrichir le Lëtzebuerger Architektur Musée (LAM).

Alain Linster et Anne Stauder sont tous les deux architectes et passionnés de patrimoine. Ils ont fondé le LAM il y a un peu plus d’un an, le 11 décembre 2013, avec leur collègue Thomas Warschauer et les historiens Marc Schoellen (spécialiste de patrimoine naturel) et Robert L. Philippart (spécialiste d’architecture, qui toutefois a déjà quitté le club depuis). « Jusqu’à présent, nous n’avons pas encore de murs, notre ‘musée’ est encore virtuel, seulement accessible sur internet – mais le Mudam a bien eu le même sort durant les années qui ont précédé l’ouverture », dit Alain Linster, un sourire aux lèvres. Les premières activités seront du « Squat and show » : durant les événements organisés par les Stater Muséeën, comme la Nuit des musées en octobre et l’Invitation aux musées en mai, ils présentent les plus belles pièces de leur collection dans un des musées existants, disposés à leur mettre une salle temporairement à disposition.

L’idée du LAM est simple : « Nous voulons sauvegarder tout le patrimoine des architectes et des ingénieurs qui se crée avant la phase de construction. Les études, les dessins, les esquisses, les maquettes, les participations à des concours qui n’ont jamais été réalisées… C’est le métier de ces professions, leur artisanat, qui représente beaucoup de travail et est méconnu. » Comme disparaissent tous les jours des bâtiments historiques peu valorisés, ces travaux préparatoires des architectes et ingénieurs risquent souvent d’être englouties dans les bennes à ordures lorsque le créateur meurt et que ses héritiers se trouvent devant des archives pleines à craquer. Souvent, beaucoup trop souvent, ils jettent tout, parce qu’ils sont désintéressés, qu’ils ignorent la valeur historique des objets ou tout simplement faute de place. Plusieurs archives de trente ou quarante ans de travail d’un bureau ont ainsi été détruits dernièrement.

C’est là que veulent intervenir Anne Stauder et Alain Linster. Tous les deux connaissent le Luxembourg bâti comme leur poche et Alain Linster est une de ces encyclopédies vivantes qui auraient pu faire fortune avant Wikipedia. Il sait quel architecte arrête ou meurt, qui sont ses héritiers, et ose les contacter. Durant quelques années, il a fait ce travail de recherche pour la Fondation de l’architecture, mais les relations se sont dégradées et la Fondation n’a plus voulu travailler avec lui. Aujourd’hui, l’ambiance est au dégel, le LAM désire travailler avec toutes les instances existantes dans le domaine de l’architecture, aussi bien la Fondation que l’Ordre des architectes et des ingénieurs-conseils. Un rendez-vous avec le ministère de la Culture sera demandé prochainement. L’OAI leur met à disposition une de ses caves du Forum Da Vinci afin d’y stocker les premiers objets de la collection qui, outre des maquettes et des dessins, comporte aussi des éléments d’architecture, comme par exemple un bout de façade trouée de feu l’hôtel Albert Premier ou un élément en aluminium de celle de la Maison du savoir

Il n’y a actuellement qu’une seule limite à ce que le LAM collectionne : leurs recherches s’arrêtent en 2000, parce que c’est le début de la numérisation, « et il est extrêmement difficile de savoir comment sauvegarder des fichiers informatiques qui sont réalisés avec beaucoup de logiciels différents et sur des supports qu’il faudrait actualiser sans cesse », affirme Anne Stauder. Le LAM se limite donc aux objets physiques, pour lesquels il a signé un contrat de dépôt avec les Archives nationales, qui stockeront leurs collections dans des conditions adaptées. En principe, chaque objet est inventorié dans un répertoire, « mais ce n’est alors que le début de la recherche », précise Alain Linster. Dans l’idéale, le LAM aimerait travailler avec des étudiants de master sur ce plan-là, l’Université du Luxembourg a toujours un projet de master en architecture dans ses tiroirs.

Or, même si l’Administration des bâtiments publics par exemple valorise désormais davantage les maquettes des bâtiments de l’État – elle les a notamment montrées lors de l’exposition Luxembourg Planning en 2011 au Carré Rotondes –, que les établissements publics comme le Fonds Kirchberg ou le Fonds Belval font un travail d’accompagnement et de médiation exemplaire des grands projets de construction de l’État, que le Musée de la Ville a organisé plusieurs expositions historiques d’architecture et que des publications comme Luxembourg moderne de Joanna Grodecki et Robert L. Philippart essaient de faire aimer l’architecture de la deuxième moitié du XXe siècle, il demeure que le patrimoine bâti récent du grand-duché est peu connu. « La prise de conscience quant à sa valeur ne fait que commencer », estime Alain Linster, qui se rappelle que Rob Krier, une des seules stars internationales de l’architecture luxembourgeoise, faute de structure luxembourgeoise équivalente, a légué toute sa collection au DAM (Deutsches Architekturmuseum) à Francfort. Et que l’État luxembourgeois y a même contribué financièrement.

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josée hansen
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