ArcelorMittal

La rue en colère

d'Lëtzebuerger Land vom 14.05.2009

À voir les dirigeants s’agiter sur leur Blackberry et autres iPhone, on se doutait bien que quelque chose clochait en bas. Au moment de voter un plan de stock options et les bonus aux membres de la direction (cinq millions d’actions auxquelles s’ajoutent 8,5 millions de titres liés à un programme de motivation à long terme des cadres du groupe), une odeur âcre de fumée montait aux narines des actionnaires venus remplir la salle de conférence du troisième étage du siège d’ArcelorMittal. La rue se rappelait au capital. Les ouvriers des hauts-fourneaux fermés pour cause de faiblesse de la demande d’acier, dont on ne sait pas s’ils rouvriront un jour, manifestaient devant le siège du groupe qui ressemblait à un camp retranché. Au premier étage du bâtiment, la police grand-ducale avait installé son quartier général de crise. 

La fumée avait gagné le deuxième étage et il fallait se masquer la face pour pouvoir se frayer un chemin vers la sortie. Au rez-de-chaussée, la salle de presse avait été bouclée. Une dizaine de policiers, casqués et bardés de masques à gaz, y étaient en faction, comme si l’assaut était imminent. C’est par une fenêtre de cette salle qu’un militant du syndicat belge CSC a voulu pénétrer dans le bâtiment. Il sera rapidement happé par les policiers et son sort est resté longtemps incertain, faisant monter la tension d’un cran chez les manifestants, qui pensaient pouvoir s’inviter à l’assemblée générale annuelle d’ArcelorMittal et dire leur colère à des actionnaires qui ont pourtant vu leur dividende divisé par deux cette année pour cause de crise. Le pay-out promis au moment de la fusion – trente pour cent – a été provisoirement gelé. Même les dirigeants se serrent la ceinture pendant la crise. Ils ont accepté un rabais de quinze pour cent sur leurs rémunérations. Idem pour les administrateurs, dont les tantièmes ont été rabotés dans cette même proportion.

Dans la cour du bâtiment, les policiers se rassemblaient comme des légions romaines dans les BD d’Astérix, prêtes à faire la tortue. Stratégie sans doute voulue, les forces de l’ordre resteront toutefois invisibles à un moment où les manifestants hésitent entre la résignation et l’assaut du bâtiment pour libérer le camarade de la CSC. Les appels au calme des dirigeants syndicaux font revenir les premiers rangs au calme et à la réalité. La confrontation n’aura pas lieu avec les forces de l’ordre. Forcé à coup de barricades, le portail en acier du bâtiment a été forgé pour résister – et il résista. Seules ses vitres ont volé en éclats, laissant apparaître des policiers en faction. 

Ils n’ont d’ailleurs pas hésité pas à tirer dans le tas contre leurs assaillants. Un caméraman de RTL Luxembourg, qui faisait son travail, sera légèrement blessé, visé à la main qui tenait la caméra. Les vitres caillassées offraient des ouvertures permettant à chacun de s’invectiver et de s’envoyer des projectiles en tout genre, des « classiques » boulons aux fumigènes du côté des manifestants, aux balles traçantes des forces de l’ordre. Déclenchée à plusieurs reprises, l’alerte anti-fumée correspondra à la fin de l’assemblée générale ordinaire. Le quorum n’ayant pas été réuni pour tenir l’assemblée générale extraordinaire devant entériner, entre autres, un plan de rachat d’actions, la séance sera levée par un Lakshmi Mittal, auquel rien ni personne décidément ne peut départir de son sourire comme boulonné sur le visage. 

On déconseilla à l’assemblée de prendre dans l’immédiat la porte de sortie et l’on recommanda aussi à Mesdames et Messieurs les actionnaires de se débarrasser de tout signe extérieur renseignant de leur présence à l’AG. Les sacs en papier, frappés à la couleur orange d’ArcelorMittal, qui contenaient les documents de la séance, ainsi qu’un petit cadeau de bienvenue – une pendule écologique – ont été soigneusement rangés. Plus tard dans l’après-midi, les actionnaires sont repartis un peu penauds avec leurs pendules écolo sous le bras.  Auparavant, tout le monde après l’AG ordinaire fut invité à se rendre dans les salles de réception. Cette précaution tombait bien. Les actionnaires avaient faim. Le temps de se régaler et la rue se calma. Après les échauffourées, les manifestants regagnèrent les bus venus les cueillir à proximité de la place Sainte Zithe, face au bâtiment du siège d’ArcelorMittal. Des bus placés là comme des boucliers, sur ordre de la police grand-ducale.

Les messages délivrés un peu plus tôt lors de l’assemblée par le patron du groupe Lakshmi Mittal a laissé peu de doutes sur l’avenir des sites industriels, qui sont à la peine en termes de rentabilité. Les sites de Liège sont en première ligne, d’où d’ailleurs la forte présence de manifestants venus des usines belges qui avaient débrayé dans la journée de mardi. La fédération européenne de la métallurgie (FEM) avait annulé la manifestation en raison de l’ouverture de négociation avec la direction du groupe au sujet de l’impact social des mesures d’économie décidées par le groupe qui tournera en 2009 à la moitié de ses capacités de production (ce fut 44 pour cent seulement entre 2001 et 2002, rappellera Lakshmi Mittal). Les ouvriers et employés qui s’étaient déplacés étaient les plus radicaux. La CFDT française avait respecté le mot d’ordre de la FEM, mais pas la CGT, dont les représentants s’étaient déplacés assez nombreux. Le gros des troupes de la rue venait de la FGTB et de la CSC belges. Les usines belges sont en première ligne. Les Luxembourgeois manquaient à l’appel.

À la question d’un actionnaire salarié un peu intimidé sur la reprise de la production des hauts-fourneaux, Aditya Mittal, le fils, qui assure aussi le pilotage de la direction financière, expliqua, sans le moindre battement de cil, que le groupe essaie de « tourner au meilleur équilibre financier ». Il ne cacha pas la réflexion actuellement engagée sur la compétitivité des coûts avant de relancer la production des hauts-fourneaux (neuf sites ont été fermés sur les 25 existants en Europe). Ils seront rouverts un par un, au cas par cas, les premiers repartis devant forcément être les plus rentables financièrement. Pour les autres, on verra bien lorsque la demande d’acier reprendra. Les premiers signes d’un redémarrage de la demande apparente arriveront encore au troisième et au quatrième trimestre 2009, avec le marché chinois qui reprend vie et les stocks de produits sidérurgiques qui touchent à leur fin. Cette année, la production d’acier devrait quand même pointer à un niveau de quinze à vingt pour cent en dessous de ce que fut 2008. « La pire crise de toute ma carrière », assura Lakshmi Mittal aux actionnaires, comme pour s’excuser du fonctionnement de l’outil de production à cinquante pour cent seulement de ses capacités, alors que le groupe tablait encore sur une production de 130 millions de tonnes d’acier cette année.  

Dans la salle, on a connu des actionnaires plus pugnaces, en particulier ceux qui représentent les fonds d’investissement. La séance des questions/réponses durera moins de cinquante minutes. La première question viendra de la représentante d’un fonds de pension néerlandais qui s’interrogea sur les vertus de l’intégration « verticale » et demanda si une autre stratégie aurait été possible et si elle n’avait pas rendu l’entreprise plus imperméable à la crise économique. Lakshmi Mittal y répondra lui-même, affirmant ne rien regretter des choix industriels qui ont été faits. La même représentante des fonds s’inquiéta des effets dévastateurs en termes de gouvernance d’entreprise, du cumul par Lakshmi Mittal des fonctions de président du comité de direction avec celle de président du conseil d’administration. 

« Nous devons tirer, estima la représentante des fonds, les enseignements de la crise des subprimes et nous avons besoin de règles de gouvernance très claires, avec des systèmes de vérification et de contrôle vraiment indépendants ». Or, devait-elle encore déplorer, il n’y a pas chez ArcelorMittal d’actionnaires vraiment indépendants. « Arce­lor­Mittal présente des normes très élevées de gouvernance de groupe, il y a suffisamment de transparence », lui assura Lakshmi Mittal, qui, pour mieux convaincre, passa la parole au représentant de l’État luxembourgeois, Georges Schmit. Comme s’il s’attendait à se faire interpeller, le haut fonctionnaire rappela à l’assemblée que la combinaison des deux fonctions de Lakshmi Mittal avait été confirmée en 2007 à une majorité confortable. « Notre président et CEO, souligna-t-il encore, a prouvé qu’il gérait les deux fonctions de façon très transparente ».  

Véronique Poujol
© 2019 d’Lëtzebuerger Land