Destin manufacturier du Luxembourg

La drague manufacturière

d'Lëtzebuerger Land vom 22.03.2007

Où taper pour faire venir des activités nouvelles et surtout maintenirles investissements industriels au Grand-Duché alors que les capitauxont tendance à se réfugier à la périphérie de l’Union européenne etmême dans le sud-est asiatique en raisons des coûts incomparables de la main-d’oeuvre ? En dépit des fermetures de Technicolor cette année et de TDK un an plus tôt, le ministre de l’Économie du Commerce extérieur veut encore croire au destin manufacturier du Luxembourg. Sa mission toutefois relève de l’entreprise de secourisme de ce qui reste de l’industrie « traditionnelle ». Unpompier de service en quelque sorte. 

Aucun gros contrat n’a été signé depuis des années et l’inaugurationfin janvier à Bascharage de la division Powertrain chez Delphi, malgré la venue aux cérémonies des grands pontes américains du groupe, ne doit tromper personne. Aucun vrai recrutement ne s’est fait en effet sur le marché de l’emploi national, les ingénieurs travaillant sur le site de Bascharage ayant été tout bonnement transférés des États-Unis. Le rapport d’activité pour 2006 des départements Développement et diversification économique et Recherche et innovation présenté cette semaine par Jeannot Krecké reste donc un peu décevant, en dépit du constat contraire qu’il en a dressé en évoquant « le nombre élevé de projets qui se sont concrétisés au cours de l’exercice sous revue ». 

Sur les seize entreprises venues s’implanter au Grand-Duché en 2006, deux seulement relèvent du secteur manufacturier « classique », le gros du lot étant des sociétés high-tech spécialisées dans les services, l’informatique, les télécommunications, ou le commerce électronique. Bon nombre d’entre elles gravitent d’ailleurs autour de la place financière et restent des structures très légères en termes de ressources humaines et même de «substance » tout court. Le ministère de l’Économie s’est d’ailleurs bien gardé, dans son bilan 2006, de mettre le nombre de recrutements opérés par ces arrivées dans le paysage économique luxembourgeois, ni leur effet sur les chiffres du chômage. Il n’a pas fait non plus ses calculs pour les 36 autorisations d’établissement dans le domaine industriel délivrées l’année dernière par son cabinet, ces autorisations cachant souvent de simples changements de dirigeants à la tête des entreprises.

En 2006, le ministère de l’Économie a accompagné 55 projets d’investissements, de recherche-développement ou de protection de l’environnement (domaines d’actions où les subventions sont encore possibles au regard du droit communautaire en pleine recomposition depuis que l’UE compte 27 membres) en y injectant un montant de 52 millions d’euros pour unnombred’emplois nouveaux proche de 400. Le bilan est maigre comparé à l’embauche dans les deuxsecteurs-phares de l’économie : les activités financières et les servicesaux entreprises responsables des deux tiers de la croissance de l’emploi l’année dernière. Cela dit, l’emploi industriel s’est maintenu à flot, du moins dans les entreprises trentenaires.

Et c’est déjà ça. La liste des activités attirées au Luxembourg depuis1975, établie depuis cette date par le ministère de l’Économie, renseigne d’un niveau d’emploi dans ces entreprises relativement stable : 16 586 personnes y travaillaient en 2005 et 16 629 en 2006, malgré les « accidents» de parcours WSA et TDK de l’année dernière. Les indices de l’activité industrielle du Statec en 2005 et 2006 dans le secteur des biens de consommation montrenttout de même une nette tendance à la détérioration de l’emploi (-0,6 pour cent), notamment ouvrier (-0,8 p.c.) et des entrées de commandes qui ont flanché de 5,9 p.c. entre 2005 et 2006 et un chiffre d’affaires en baisse de 3,8 p.c.

Le travail de Jeannot Krecké se situe sur le long terme, ce qui tranche sans doute avec les vues nettement plus courtes qu’avaient ses prédécesseurs. Ministre laborieux, il s’attèle à construire et améliorer des infrastructures d’accueil – entre les centres d’entreprise et d’innovation Ecostart et les zones d’activités économiques,classiques avec notamment le méga projet de réhabilitation du crassier d’Ehlerange sur 50 hectares ou spécialisées dans la logistique ou encore reposant sur les technologies de la santé, un secteur porteur d’espoirs de diversification de l’économie – età faire dans le même temps la promotion vente de la destination en allant draguer les investisseurs un peu partout sur la planète. Son travail de VRP ne vise pas au hasard, ni à la petite semaine.

Jeannot Krecké cible minutieusement ses proies avant de les aborderet sélectionne tout aussi scrupuleusement ses zones de prospection lors de ses virées à la tête du Board of Economic Developpment : plasturgie, matériaux et composants automobiles, sans oublier le commerce électronique. Dans ce domaine, la route des promoteurs du site luxembourgeois est parsemée d’obstacles. Comment en effet convaincre des entreprises américaines d’implanter leurs basesde e-commerce au Grand-Duché alors que la filiale luxembourgeoisede la principale société de cette branche, AOL, se débat en France avec des problèmes fiscaux inquiétants (d'Land, 09.07.2007) ?

« Ça devient de plus en plus dur de vendre Luxembourg devant des industriels qui ne jurent que par la Pologne et l’Asie », admet-on au mi-nistère de l’Économie. Les missionnaires luxembourgeois de la diversification économique, lorsqu’ils partent en tournée des popotes, échantillonnent méticuleusement les lieux de prospection en fonction de ce qu’ils ont à vendre : Amérique du Nord, Corée du Sud et Japon, pays nordiques, Italie du Nord et Israël. Les Émirats arabes unis sont également porteurs de promesses, mais ici, c’est sur le registre de l’industrie des services qu’il faut mettre la mise et encore, sur ce créneau, le ministre de l’Économie doit accorder son violonavec son confrère du Trésor et du Budget, le CSV Luc Frieden. Ce qui ne lui rend pas la tâche facile. Le flirt avec des investisseurs au Qatar, lors d’une mission du Board en octobre 2006, lui a montré combien il fallait se méfier des déclarations d’intention des grands bailleurs de fonds. 

Ainsi, les promesses des autorités qataries d’injecter quelque 500 millions de dollars dans un fonds d’investissement hébergé au Luxembourg, à la condition de trouver un partenaire local capable d’y mettre la même somme, n’ont jamais pris la forme d’un engagement formel. 

Ce genre de déconvenue relationnelle n’entame ni le moral ni la détermination d’un Jeannot Krecké plus combatif que jamais dans sa mission de diversifier l’économie luxembourgeoise, bien trop dépendante à son goût du secteur financier. Les moyens d’intervention à sa disposition sont sans doute plus développésque ceux de ses prédécesseurs, notamment grâce à la plus-valuede 400 millions d’euros tirée de l’échange d’actions Arcelor contredes titres Mittal. La moitié de cette somme est allée arrondir le capitalde la Société nationale du Crédit et d’Investissement, l’un des bras armés des ministres de l’Économie.

L’argent de l’OPA de Mittal Steel en 2006 servira probablement les objectifs de diversification de l’économie pour lancer vraiment la locomotive, booster l’action promotionnelle. La SNCI devrait jouer ici son rôle d’activateur d’énergie avec son pactole de 200 millions d’euros. De l’argent qui n’est d’ailleurs pas encore à la disposition de la banque publique : le capital a bien été souscrit mais pas encore libéré. Autant en effet faire fructifier les 200 millions d’euros dans la trésorerie de l’État plutôt que de coincer cette somme dans le bilan de la SNCI. 

L’argent du régime régional fait pour l’heure défaut alors qu’il a servi à financer vingt projets industriels en 2006 pour unmontant record de 23,4 millions d’euros, soit plus des deux tiers des interventions financières décidées par le ministère et la SNCI réunis (35millions d’euros environ) et une grossemoitié des aidestotales allouées (52 millions d’euros).

Il faut direque les services de Jeannot Krecké ont eu la main particulièrement généreuse l’année dernière en ouvrant tout grand le robinet de la loi du 22 décembre 2000 sur le régime régional avant que le mécanisme ne cesse d’exister le 31 décembre dernier sans avoir pu être renouvelé dans l’intervalle. Le programme d’aides d’État portait sur la période 2000-2006. Une nouvelle carte des aides à finalité régionale pour la période 2007-2013 a bien été confectionnée à l’été 2006 par les autorités luxembourgeoises et validée en octobre dernier par Bruxelles, qui a modifié en profondeur les règles du jeu. La donne a changé pour le riche Luxembourg qui a unmal fou à vendre la « pauvreté » supposée de certaines de ses régions depuis l’adhésion au club de l’UE de pays d’Europecentrale. Du coup, les régions éligibles au titre des aides d’État ontfondu comme neige au soleil. Parallèlement, l’intensité des aides aété plafonnée à dix pour cent contre douze à treize sous l’empire du précédent régime. Si entre 2000 et 2006, 32 pour cent de la population luxembourgeoise étaient encore éligibles pour toucher des subventions, le chiffre a été revu à 16 pour cent entre 2007 et 2013. La carte a été dessinée en fonction de l’évolution du chômage et des besoins en politique de développement. L’arbitrage entre les régions susceptibles de bénéficier de la manne publique fut d’ailleurs vécu comme un véritable cauchemar par les politiques. Onze communes seulement y auront droit : Differdange et Sanem dans le sud-ouest ; Dudelange dans le sudest ; Echternach,Mompach, Rosport et Mertert dans l’est et Clervaux, Wincrange, Eschweiler et Wiltz dans le nord.

Dans le sud-ouest, Bascharage et Pétange ont obtenu un petit sursispour 2007 et 2008, mais pas au-delà. Aussi, les entreprises, qui s’installeront sur l’ancien site de TDK, en cours de réaménagement après son rachat par un industriel luxembourgeois, n’auront pas le droit au coup de pouce financier du ministère de l’Économie. À moins d’une lecture très souple de la future loi sur les aides régionales comme ce fut le cas sous l’empire de la législation de2000 qui a permis à des entreprises de bénéficier de subventions, auxanciennes conditions, bien au-delà de 2006. Rien ne dit non plus quela Commission européenne accepte le principe de la rétroactivité de la future législation sur les aides d’État à caractère régional.

Quoi qu’il en soit, assure-t-on au ministère de l’Économie, on n’attirepas les groupes industriels à coup de subventions. Il faut désormais offrir d’autres bonbons pour séduire les investisseurs.

 

Véronique Poujol
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