Chronique Internet

Fatales fausses rumeurs sur WhatsApp en Inde

d'Lëtzebuerger Land du 30.11.2018

Entre mai 2017 et juillet 2018, de fausses rumeurs propagées sur WhatsApp dénonçant des enlèvements d’enfants ont entraîné des dizaines d’assassinats en Inde. Dans ce pays, qui compte environ 250 millions d’utilisateurs de la messagerie (sur 1,5 milliard dans le monde) et où 13 milliards de messages sont échangés tous les jours, les autorités ont eu beaucoup de mal à enrayer le phénomène, qui a causé le lynchage d’au moins trente personnes.

La rumeur a commencé par une vidéo, censée montrer deux hommes à moto s’emparer d’un petit garçon, qui a été diffusée massivement sur des groupes de messagerie avec la suggestion que les malfaiteurs couraient toujours. Dans l’État de Tripura, en juillet dernier, une des victimes des foules vengeresses a été, paradoxalement, un homme engagé par le gouvernement pour faire le tour des villages où ces rumeurs circulaient et tenter de les dissiper en intervenant à l’aide d’un mégaphone. Dans un autre cas, survenu dans l’État de Maharashtra, également en juillet dernier, la police a rapporté que cinq membres d’une communauté nomade avaient été assassinés après que des messages massivement diffusés sur WhatsApp les eurent accusés d’être des kidnappeurs d’enfants. Descendus d’un bus, ces hommes s’entretenaient avec une fille quand ils ont été encerclés par quelque 35 personnes et battus à mort. Lorsque des policiers sont arrivés sur les lieux, les lyncheurs se sont retournés contre eux, en blessant quatre. Un article consacré au phénomène sur Wikipédia recense les cas, qui ont touché de nombreuses régions, du Jharkhand au Rajasthan en passant par le Karnataka et le Bihar, avec des bilans variés : dans un cas, une femme qui tenait des biscuits dans sa main a été battue au Tamil Nadu. Également dans le Tamil Nadu, en avril dernier, trois adolescents ont été pris à partie, l’un lapidé à mort et les deux autres blessés.

Selon toute apparence, le phénomène est né d’une vidéo tournée au Pakistan dans le cadre d’une campagne des autorités pour mettre en garde contre le risque d’enlèvement d’enfants et appelant la population à la vigilance. Dans le clip d’origine, l’épisode se termine sur un happy end, avec le retour de l’enfant, un passage qui a été retiré de la version qui a circulé en Inde.

En collaboration avec les autorités indiennes, WhatsApp, propriété de Facebook, a cherché à endiguer ce phénomène par des modifications techniques, en distinguant plus clairement dans les fils d’actualités les clips retransmis des contenus originaux et en permettant aux administrateurs de groupes de restreindre la possibilité qu’ont les membres de forwarder des messages. Les autorités ont parfois arrêté les propagateurs des rumeurs ou tout simplement bloqué Internet.

Avant les élections nationales prévues l’an prochain, les autorités indiennes redoublent d’efforts, en conjonction avec les responsables de la messagerie, pour mettre des garde-fous à la diffusion de fausses nouvelles. Grâce à une forte baisse des prix, les smartphones ont désormais atteint les coins les plus reculés du pays, se retrouvant aussi entre les mains de gens très peu éduqués. La montée du nationalisme a beaucoup contribué au phénomène, qui vise souvent des personnes étrangères à la communauté ou des personnes perçues comme déviantes. En septembre dernier, la BBC a rapporté les efforts couronnés de succès de Rema Rajeshwari, la responsable des services de police de Gadwal, dans l’État du Télengana : confrontée à des cas répétés d’agressions causées par des rumeurs colportées sur WhatsApp, elle a enjoint ses subordonnés à établir des liens plus étroits avec les anciens et les conseils des villages pour les sensibiliser au risque des fake news. Les policiers se sont eux-mêmes ajoutés aux groupes de messagerie des villages pour surveiller les contenus véhiculés. Le tambour d’un des villages, qui intervient lors des mariages, des funérailles et pour faire des annonces publiques, a été chargé de faire le tour des communautés pour dénoncer les fausses nouvelles. Grâce à ces mesures, la region reculée de Gadwal n’a pas eu de morts par lynchage à déplorer.

Jean Lasar
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